POLITIQUE-KENYA: Un grand cabinet, des défis plus grands

NAIROBI, 22 avr (IPS) – Les prestations de serment ont été reçues, et des déclarations solennelles ont été faites sur les maux qui ont harcelé le passé du Kenya et la manière de les résoudre dans l'avenir. Maintenant, le nouveau gouvernement de large coalition de ce pays d'Afrique de l'est peut-il passer de la parole à l'action?

C'est de cette question que les Kenyans ont pris conscience vendredi dernier, avec le plus grand gouvernement qu'ils aient jamais connu — un regroupement d'environ 90 ministres et vice-ministres, qu'ils espèrent, conduira le pays à la guérison après la destruction déclenchée par les élections contestées du 27 décembre. Ce gouvernement de coalition, qui a prêté serment jeudi dernier, comprend des membres du Parti de l'unité nationale (PNU) du président Mwai Kibaki et du Mouvement démocratique orange (ODM) de Raila Odinga. Actuellement Premier ministre, Odinga avait accusé Kibaki d'avoir truqué le scrutin présidentiel en vue de gagner un second mandat. Des allégations de fraudes électorales ont été suivies par des violences généralisées qui ont coûté la vie à plus d'un millier de personnes et ont déplacé des centaines de milliers de Kenyans — les conflits attisés par des ressentiments ethniques de longue date et par la colère au sujet des disparités économiques. Kibaki et Odinga ont accepté de former un gouvernement commun à la fin de février, au cours des discussions de crise dont la médiation a été assurée par l'ancien secrétaire général des Nations Unies, Kofi Annan.

Bien qu'il ait été envisagé que les postes seraient partagés équitablement, le PNU a gardé le contrôle sur plusieurs portefeuilles clés, notamment les finances, la justice, la défense et les affaires étrangères — soulevant des inquiétudes selon lesquelles l'ODM peut se sentir finalement trop marginalisé pour continuer au sein du gouvernement d'union. Les ministères dirigés par les membres de l'ODM comprennent ceux de l'administration locale, des services publics et de l'agriculture.

"L'autre camp (le PNU) a été arrogant, et puisqu'ils ont revendiqué la victoire (dans les élections), ils ont voulu s'accrocher aux ministères puissants pour montrer qu'ils ont plus droit au pouvoir que l'ODM", déclare Peter Ombui, auteur et analyste politique. "Mais Odinga a sauvé le pays du désastre. De ce point de vue, il est le grand gagnant". Deborah Okumu, directrice exécutive du 'Kenya Women's Political Caucus', une organisation non gouvernementale basée à Nairobi, la capitale, croit que l'ODM a encore la chance de s'imposer dans le gouvernement. "Je ne pense pas que Odinga soit perdant, bien que cela soit l'impression parmi ses partisans. Si ses partisans assument leurs rôles ministériels avec brio, ils transformeront leurs ministères et les rendront aussi puissants que tout autre", a-t-elle confié à IPS. "Je suis une fonctionnaire et je sais qu'un ministère est aussi puissant que le ministre". Cependant, les Kenyans se rappellent tous trop clairement qu'un gouvernement précédent, qui avait mis ensemble Kibaki et Odinga, avait échoué. Avant les élections de 2002, Odinga aurait soutenu la Coalition nationale arc-en-ciel de Kibaki, en échange d'une promesse qu'il serait nommé Premier ministre. Toutefois, en 2005, cet arrangement est tombé à l'eau, avec Odinga qui a mené une campagne pour s'opposer à une nouvelle constitution qui a validé une présidence puissante. Ensuite il y a le coût même du gouvernement, qui compte 42 ministres. Grâce aux nouveaux postes — dont d'aucuns disent, se chevauchent — créés pour satisfaire à la fois le PNU et l'ODM, le cabinet comprend actuellement presque la moitié du parlement kenyan. Avec les salaires des ministres, de leurs adjoints et personnel, les allocations accordées aux membres du cabinet, et le nombre d'avantages auxquels ils ont accès, ce gouvernement constituera une charge considérable pour le trésor public — ceci dans un pays où près de 23 pour cent de la population avec moins d'un dollar par jour, selon le plus récent Rapport des Nations Unies sur le développement humain, et presque 60 pour cent en dessous de deux dollars par jour. Le gouvernement que Kibaki dirigeait avant le scrutin de décembre comptait 34 ministres, et celui de l'ancien président Daniel arap Moï en rassemblait un maximum de 28. "Je sais qu'il y a des débats au sujet de la taille du gouvernement, mais ce qui est important est que nous avons vraiment un gouvernement", a déclaré Annan, qui était à Nairobi pour assister à la prestation de serment des ministres.

Au cours de ces dernières semaines, il semblait douteux par moments qu'un nouveau gouvernement serait mis en place, puisque le PNU et l'ODM étaient à couteaux tirés sur l'attribution des puissants ministères, de la fonction publique et des postes para-étatiques. Cette situation a conduit, en retour, aux craintes d'un retour aux violences généralisées. Ils sont finalement tombés d'accord sur un gouvernement le 13 avril.

"Nous sommes partis dans l'enfer et en sommes revenus. Plus jamais dans notre histoire, nous ne devons retourner à ces moments… Nous devons préserver notre dignité et rester unis", a déclaré Odinga jeudi dernier, après avoir prêté serment. Le leader de l'ODM est la deuxième personne à occuper le poste de Premier ministre au Kenya; le premier président du pays, Jomo Kenyatta, a occupé cette fonction à l'indépendance en 1963 avant de l'abandonner l'année suivante pour créer la présidence. Au nombre d'autres invités à la cérémonie de jeudi dernier, figuraient Moï, le président ougandais Yoweri Museveni, le Premier ministre tanzanien Peter Mizengo, le Premier ministre rwandais Bernard Makuza, le vice-président burundais Yves Sahinguvu — et l'ancien président malawite Bakili Muluzi. Les priorités immédiates du nouveau gouvernement comprennent la re-localisation des personnes déplacées dans les violences électorales. A long terme, il devra rédiger une constitution qui délègue le pouvoir et s'occuper des inégalités sociales, notamment concernant la propriété foncière. L'étendue des difficultés qui attendent les autorités a été immédiatement rendue visible par les actions de la secte de Mungiki interdite, une bande essentiellement criminelle composée principalement des membres du groupe ethnique des Kikuyu. La découverte du corps décapité de la femme incarcérée du leader de la secte, Maina Njenga, a provoqué des violences dans plusieurs parties du Kenya, au cours de ces derniers jours, où environ plusieurs personnes auraient été tuées et beaucoup plus arrêtées. Le groupe aurait déclaré que la police était responsable de la mort de la femme — une accusation que les autorités ont démentie. Pendant que la cérémonie de prestation de serment se déroulait au 'State House' — la résidence présidentielle — la secte attaquait plusieurs endroits à Nairobi et ailleurs, brûlant des véhicules. Le gouvernement avait exclu toute discussion avec le groupe au sujet de la cessation des violences; mais dans son discours de jeudi dernier, Odinga a indiqué sa volonté d'avoir des discussions avec les Mungiki. Après cette déclaration, Njenga a demandé aux membres de la secte de cesser leurs attaques.