GENEVE, 18 avr (IPS) – Fabrizio Gatti, journaliste à L'Espresso, a fait le voyage du Sénégal à l'Italie avec des candidats à l'immigration clandestine. Dans un livre à paraître début mai, il raconte l'enfer le long de la Piste des esclaves.
Gatti a l'habitude des enquêtes périlleuses. Sa méthode? Il se “déguise” pour se mettre dans la peau des personnes dont il raconte l'histoire. Il s'est fait passer pour un Kosovar en Suisse, pour dénoncer les mauvais traitements infligés par les policiers suisses et les renvois des Kosovars en pleine guerre de Yougoslavie. Pour un Roumain en Italie, pour raconter la discrimination de la population roumaine dans l'Union européenne. Et pour un travailleur clandestin dans les plantations de tomates des Pouilles (Italie), pour décrire “l'esclavage moderne” qui permet de produire des légumes à des prix imbattables.
Mais avec “Bilal : mon voyage d'infiltré dans le marché des nouveaux esclaves”, ce journaliste italien va encore plus loin : il prend la route des candidats à l'immigration clandestine et accomplit l'interminable voyage qui, de Dakar, les mène en Italie, en passant par le Mali, le Niger, la Libye ou la Tunisie.
Avec les moyens du bord : le train jusqu'à Bamako et les vieux camions Mercedes ensuite — des journées entières debout, collés les uns aux autres, sans manger et à peine boire — dans l'étendue infinie du Sahara. En passant par Dirkou (Niger), “l'oasis des esclaves, où il n'y a que du sable et Dieu”, selon l'expression de Soufiane, un alcoolique d'Agadez. Rencontre surréaliste dans une ville mythique : le jeune homme porte un t-shirt de l'Inter — Gatti vient de Milan — et le contact se fait immédiatement. Soufiane l'amène à l'autogare d'Agadez, où un millier de personnes dorment à même le sol.
Beaucoup sont largués en plein désert. Sans cesse arrêtées par la police et les militaires, ces épaves humaines sont frappées, torturées et dépossédées de tout. Alors, certains ne peuvent plus avancer, ni revenir en arrière. Et ils finissent par errer dans la ville, faméliques, prêts à accepter n'importe quel travail en échange d'un bol de nourriture. Et à Dirkou, c'est encore pire, car la frontière libyenne n'est pas loin et beaucoup ne la franchiront jamais.
La Libye et Lampedusa Gatti n'arrivera pas à obtenir un visa pour la Libye. Ce pays ne veut pas de témoins sur l'implication des autorités et de l'armée dans le trafic de clandestins, le long de la même route qui, il y a 2.000 ans, fournissait en main d'œuvre l'Empire romain. Et qu'on appelle encore, sinistre ironie de l'histoire, la Piste des esclaves. Mais un échange serré d'emails avec Joseph et James, ses compagnons de voyage nigérians arrivés — et surtout bloqués — à Tripoli, apprendra à Gatti les conditions de vie inhumaines des clandestins. Terrorisés, ils se terrent chez eux. Si la police les découvre, ils sont renvoyés dans le désert où beaucoup meurent de faim et de soif. Ou alors, ils sont amenés dans des camps de déportation et de torture. Ceux qui peuvent, choisissent de retourner chez eux, malgré les mois, parfois les années de voyage.
Après un crochet par la Tunisie — autre pays de transit de nombreux candidats à l'exil — le journaliste retourne en Italie. Il se déguise en Kurde, Bilal, et se jette à la mer pour se faire enfermer dans le centre “d'accueil” de Lampedusa, près de la Sicile, dans le sud de l’Italie. Il y subira le sort réservé à tous les clandestins : coups, insultes et menaces, au milieu de la saleté, des odeurs et de la pire promiscuité.
Il parcourra l'Italie dans tous les sens, se faisant passer pour un manœuvre sur les chantiers du Nord et pour un journalier dans les champs de tomates du Sud. De retour à Milan, il essaiera de reprendre une vie normale. Mais cette expérience le marquera à tout jamais. “Il a été facile de devenir Bilal. Mais depuis, Bilal ne m'a plus quitté”. * (Isolda Agazzi est journaliste à InfoSud, une agence de presse suisse basée à Genève. Cet article est publié en vertu d'un accord de coopération entre InfoSud et IPS).

