MOYEN-ORIENT: Des Africains perdus sur 'La Terre promise'

TEL AVIV, 17 avr (IPS) – Le jeune qui a accepté d'être appelé Hamed a fait du chemin pour ne rien faire. Cet Ivoirien préférerait travailler mais, après avoir pénétré furtivement en Israël à partir de l'Egypte, il y a environ un mois, il n'a rien de mieux à faire que de s'asseoir tous les jours dans un parc au centre de Tel Aviv, à attendre et à espérer une décision du gouvernement pour sa demande de statut de réfugié.

Hamed, 22 ans, qui a requis l'anonymat craignant un châtiment de la part du gouvernement israélien, rejoint environ 7.000 réfugiés africains qui sont arrivés dans l'Etat juif depuis 2005. Steven Wolfson, du Haut commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR) à Tel Aviv, a déclaré à IPS qu'environ 2.200 Africains sont venus au cours des trois derniers mois, créant une "situation de crise".

Hamed a dit qu'il a fui de la Côte d'Ivoire parce que son père a été assassiné et qu'il craignait que les assassins ne le tuent aussi. Sa famille a dépensé environ 3.000 dollars pour l'envoyer en Egypte et a ensuite payé encore 800 dollars en février dernier pour un contrebandier bédouin pour le faire entrer furtivement dans la région du Negev, dans le sud d'Israël. Après avoir voyagé pendant trois jours en jeep et à pied à travers le désert du Sinaï, il a entendu un coup de fusil le long de la frontière. "Je pensais à ce moment, peut-être c'est un Egyptien. Ils vont me tuer ou pas?" Ses craintes ne sont pas sans fondement. Depuis le début de l'année, des garde- frontières égyptiens ont tué 10 Africains demandeurs d'asile qui essaient d'entrer en Israël, notamment deux Ivoiriens.

Amnesty International a demandé au Caire de faire des enquêtes sur ces tueries. L'organisation de défense des droits de l'Homme affirme que le gouvernement israélien fait pression sur l'Egypte pour réduire le nombre d'Africains entrant illégalement en Israël. Ilan Lonai, directeur de 'Activism and Campaigns' du Bureau d'Amnesty à Tel Aviv, a déclaré à IPS que le résultat est l'utilisation disproportionnée de la force par les garde-frontières égyptiens. "Lorsque vous demandez à quelqu'un de s'arrêter et qu'il ne vous menace pas, il n'y a aucune raison au monde de tirer sur lui, spécialement des gens qui vous fuient", a affirmé Lonai. "Il y a diverses manières de les arrêter". La plupart des demandeurs d'asile proviennent de l'Erythrée et du Soudan. 'Human Rights Watch' (HRW) rapporte que des milliers de jeunes hommes ont fui l'Erythrée pour éviter "l'interminable conscription militaire". Cette organisation basée aux Etats-Unis a des preuves de tortures subies par des déserteurs militaires dans ce pays. Au Soudan, 2,5 millions de personnes sont mortes dans la guerre civile de 22 ans qu'a connu le pays et 2,5 millions autres sont déplacées dans la région ouest du Darfour depuis 2003 seulement, selon la HRW. Les Soudanais qui visitent l'Etat juif risquent l'exécution s'ils retournent chez eux.

Lonai estime que Israël ne devrait pas se servir de l'Egypte pour empêcher les personnes qui ont besoin de protection d'entrer dans le pays. "C'est un problème très triste dans un pays qui s'est construit sur cette notion de protection des réfugiés d'oublier si facilement toute notre histoire et de la rejeter entièrement", a déclaré Lonai, se référant à la création de l'Etat sioniste après l'Holocauste nazi, il y a à peu près 60 ans. "C'est un problème très, très triste". Le "problème principal", selon Shevy Korzen, directrice exécutive de 'Hotline for Migrant Workers' basé à Tel Aviv, est qu'Israël ne dispose pas d'un système établi mis en place pour gérer les nouveaux réfugiés. Korzen a indiqué à IPS qu'Israël doit fixer des directives claires et donner la protection adéquate aux réfugiés. "Si quelqu'un atteint la frontière et demande l'asile, alors selon le droit international, sa demande doit être évaluée", a-t-elle dit. "Israël ne peut pas dire, 'Oh, nous sommes ok'. Nous ne tirons pas. Nous demandons juste aux Egyptiens de faire ceci'. C'est faux".

Quand il s'agit de décider qui peut rester et qui sera renvoyé au sud, pour un retour en Afrique, Korzen a déclaré que les décisions de Tel Aviv sont prises de manière "ad hoc". Korzen a cité l'exemple d'Israël qui a renvoyé en août 2007 48 demandeurs d'asile soudanais en Egypte, qui en a ensuite renvoyé 20 au Soudan. Quand les réfugiés ont commencé à venir la première fois en Israël, il y a quelques années, l'Etat a accordé la résidence temporaire à 600 Soudanais en provenance du Darfour, et donné le permis de travail à 2.000 Erythréens.

Environ 5.500 demandeurs d'asile africains ont traversé la frontière Israël-Egypte large de 160 miles l'année dernière seulement, selon le HCR. Le Premier ministre israélien Ehud Olmert a décrit l'afflux des réfugiés, lors d'une réunion du cabinet du 24 février, comme un "tsunami qui pourrait s'agrandir". Olmert a instruit ses ministres de rapatrier immédiatement environ 4.500 "agents secrets illégaux", selon un communiqué de presse du ministère des Affaires étrangères. Mais ceci ne s'est pas produit. Au contraire, Tel Aviv a décidé en mars de reprendre l'évaluation des demandes des réfugiés soudanais et érythréens du HCR. Wolfson a indiqué que le ministère israélien de l'Intérieur est en train d'enregistrer, mais n'évalue pas encore les demandes "à cause d'abord de leur nombre". Des Africains d'ailleurs, comme de la Côte d'Ivoire, du Ghana et du Nigeria, sont toujours évalués par l'ONU, qui soumet sa recommandation à un comité israélien. Bien que Israël n'ait pas de quotas, le comité accorde en général l'asile à environ 10 à 20 Africains par an, a affirmé Wolfson.

"A la longue, évidemment ceci ne peut pas fonctionner", a souligné Korzen. "A la longue, Israël doit accepter le fait qu'il est devenu, comme d'autres pays, un pays qui accepte des demandeurs d'asile. Il n'est pas le seul — on pourrait penser ainsi, mais ce n'est pas le cas — et il doit être en mesure de gérer cette situation conformément à ses obligations, au droit international, à la Convention des réfugiés, que Israël a été le premier pays à signer et à promouvoir". Concernant Hamed, il a traversé la frontière et a été retrouvé par les troupes de la 'Israel Defence Force'. Elles l'ont détenu dans un camp militaire pendant deux jours et ensuite l'ont libéré en Israël. A l'instar des milliers avant lui, Hamed s'est déclaré au HCR, à Tel Aviv.

Il vit maintenant du soutien d'une organisation non gouvernementale (ONG) qui le nourrit et l'héberge dans un asile près de la gare routière centrale de Tel Aviv. Ni l'ONU, ni l'Etat d'Israël ne donne la nourriture, l'eau ni l'abri. Sans un visa de travail, il ne peut pas travailler légalement pour subvenir à ses propres besoins. "Bien, n'oubliez pas qu'Israël est un pays développé", a confié à IPS, Wolfson dans le bureau du HCR situé dans le centre de Tel Aviv, expliquant pourquoi l'agence des réfugiés ne fournit pas d'aide dans le pays. "Nous comprenons l'inquiétude selon laquelle l'assistance aux nouveaux arrivants engendrera un facteur d'attraction mais, au même moment, je pense que l'humanité élémentaire demande une réponse plus précise des diverses autorités, et au moins la coopération au sein des différents acteurs". Wolfson a déclaré qu'il y a "d'excellentes" ONG qui font un "très, très bon travail malgré d'énormes difficultés. Mais elles travaillent parfois seules, et une certaine coordination gouvernementale au moins, sinon un soutien réel du gouvernement ferait beaucoup de chemin pour rendre plus facile le travail de tout le monde". Jusqu'à ce qu'une politique définitive soit établie, Hamed restera dans l'oubli. Il a dit qu'il continuerait à venir dans le Parc Levinsky chaque matin, comme il l'a fait le mois dernier, pour s'asseoir et parler avec environ 40 autres réfugiés africains qui, comme lui, ne connaissent pas leur statut en Israël ou leur avenir.

"Que dois-je faire?", a demandé Hamed. "Je dois être patient (et) attendre cela. Je ne peux rien faire".