BURKINA FASO: Le gouvernement promet un procès régulier aux manifestants arrêtés

OUAGADOUGOU, 4 mars (IPS) – Des défenseurs de droit de l'Homme ont exprimé encore mardi qu'ils craignaient des abus à l'encontre des 184 personnes arrêtées au Burkina Faso au lendemain des récentes manifestations violentes contre la vie chère à Ouagadougou, la capitale.

Pourtant, le ministre porte-parole du gouvernement burkinabé, Philippe Sawadogo, qui a annoncé le nombre des arrestations lundi au cours d'un point de presse, à Ouagadougou, a donné des assurances que ces personnes arrêtées bénéficieraient d'un "jugement en bonne et due forme". Parmi les personnes arrêtées, figure Thibault Nana, le président d'un petit parti politique, le Rassemblement démocratique et populaire (RDP), qui avait appelé à une journée “ville morte” la semaine dernière pour protester contre la “vie chère”.

“Ces personnes sont déférées à la MACO (Maison d'arrêt et de correction de Ouagadougou), nous allons respecter les règles de la justice qui va suivre son cours normal”, a expliqué Sawadogo.

Mais, les propos du porte-parole du gouvernement sont loin de rassurer les organisations de défense des droits humains et l'opposition.

“Nous avons été alertés depuis quelque temps que parmi les personnes arrêtées suite aux casses du 28 février, il y aurait eu des cas de torture”, a indiqué Chrizogome Zougmonré, le président du Mouvement burkinabé des droits de l'Homme et des peuples, une organisation non gouvernementale (ONG) basée à Ouagadougou.

“Nous avons vérifié et il semble qu'il y a eu des manœuvres assez graves sur la personne de certains détenus. Nous avons interpellé le directeur de la police nationale qui a rassuré que les personnes arrêtées ont été déférées”, ajoute Zougmonré qui indique avoir lancé une procédure pour rendre visite aux personnes détenues.

Mais Zougmonré, qui s'appuie sur des cas de violence vécue par des militants dans le passé, déclare ne pas exclure des débordements de certains agents de l'ordre lors des arrestations. En outre, Zougmonré a révélé qu'en février, il avait déjà attiré l'attention du président de l'Assemblée nationale, Rock Marc Christian Kaboré, sur la vie chère et la dégradation des droits économiques des Burkinabé. “Lorsque les gens sont astreints à fouiller les poubelles pour se nourrir, à chasser les cochons, les chiens autour des poubelles, ce ne sont plus tout à fait des être humains”, a-t-il dit.

De son côté, l'opposition politique s'offusque que des personnes arrêtées aient été emprisonnées avant d'être auditionnées par un juge. “Certains ont été emprisonnés sans être auditionnés par un juge, la constitution donne des droits aux gens, il faut les respecter en toute circonstance, surtout de la part de l'Etat”, déclare Philippe Ouédraogo, président du Parti africain pour l'indépendance et président du G14 qui regroupe les partis d'opposition de pays d'Afrique de l'ouest. “Ce qu'il faut craindre aujourd'hui, c'est que parce qu'il y a eu des casses, que le gouvernement est furieux, que le gouvernement ne respecte plus les droits des gens, que les gens que l'on accuse d'être des casseurs ou des pilleurs, n'aient pas de droits et qu'on peut faire contre eux ce qu'on veut”, ajoute Ouédraogo.

“Il (Nana) a été arrêté et auditionné, et des poursuites judiciaires pèsent contre lui”, a répliqué Sawadogo, le ministre porte-parole du gouvernement, indiquant que Nana est également accusé d'avoir appelé à des destructions de biens publics et privés. Il a ajouté que certaines personnes ont été arrêtées “en flagrant délit de destruction”.

Selon le quotidien d'Etat “Sidwaya”, 29 personnes ont déjà été jugées et condamnées à des peines de trois à 36 mois de prison après les manifestations précédentes de Bobo-Dioulasso, dans le sud-ouest du pays, les 20 et 21 février.

Malgré l'annonce la veille, par le gouvernement, de mesures tendant à soulager les populations qui subissent de plein fouet la montée vertigineuse des prix des produits pétroliers et alimentaires, les manifestations contre la vie chère ont dégénéré jeudi dernier à Ouagadougou. Des jeunes s'étaient livrés à la destruction systématique des feux tricolores, des édifices publics et des véhicules. Les manifestations n'ont cependant pas fait de victimes. Mais Nana du RDP avait renoncé à sa marche initiale à Ouagadougou afin d'éviter le même scénario qu'à Bobo-Dioulasso où, une semaine plus tôt, de violentes manifestations contre la vie chère avaient conduit à la destruction de bâtiments publics. “C'était pour éviter cela (les casses) que j'avais décrété une journée ville morte à Ouagadougou; j'étais persuadé que si les gens sortaient dans la rue, ils allaient être difficilement maîtrisables”, a-t-il expliqué à IPS.

Des manifestations avaient déjà touché les villes de Ouahigouya, dans le nord, et Banfora dans l'ouest du pays, mais avaient été moins violentes.

“La misère ne patiente pas, les gens vivent tous les jours… des augmentations de prix tous azimuts et ils ne savent pas quoi faire”, souligne Laurent Ouédraogo, secrétaire général de la Confédération nationale des travailleurs du Burkina. Il compare la situation de vie chère à une boîte d'allumettes qui s'enflamme dès qu'on y met du feu.

Mercredi dernier, la veille des manifestations violentes à Ouagadougou, le gouvernement avait décidé de suspendre des tarifs douaniers pendant trois mois sur les importations de riz, des pattes alimentaires, du lait et de sel. Il compte également mener des négociations avec les industries locales qui produisent du sucre, de l'huile, pour une baisse éventuelle des prix de leurs produits.

“Nous avons choisi ces différents produits parce que ce sont des produits qui ont le plus augmenté au cours des dernières semaines”, a expliqué le ministre burkinabé des Finances, Jean-Baptiste Compaoré. Mais, selon les partis de l'opposition, le gouvernement aurait dû prendre les mesures plus tôt afin de prévenir le mécontentement des populations.

“Il y a une concomitance suspecte entre ces casses et les mesures, et on se demande si ce n'est pas une espèce de panique qui explique ces mesures qui auraient pu être étudiées plus rapidement”, déclare aux journalistes, Ouédraogo du G14. Il affirme que l'opposition ne cautionne pas le vandalisme. Mathias Somé, secrétaire général de la Ligue des consommateurs du Burkina, ONG basée à Ouagadougou, estime, pour sa part, que la hausse des prix est “anormale et injustifiée”. En février, le gouvernement avait tenté de rassurer les consommateurs en annonçant des “mesures énergiques”, pour juguler la spirale des prix qui, reconnaissait-il, avait connu une augmentation de 10 à 65 pour cent en quelques semaines.

Le ministre des finances a rejeté lundi les arguments de nouvelles taxes avancés par des commerçants pour expliquer la hausse des prix, expliquant plutôt que le gouvernement avait mis fin à des pratiques qui consistaient à ne pas payer les taxes douanières. “Avant, ça rentrait dans la poche d'un individu; le bénéficiaire paie toujours le même prix, il est donc temps que l'Etat récupère ce qui lui est dû", explique Compaoré.

"Ce que nous avons mis comme discipline là, c'est une mesure collective. Je crois que ça fait peut-être mal à certains, mais on a… des gens qui ont tellement bénéficié de la situation antérieure que souffrir maintenant pour revenir à la loi, ne doit pas être un cataclysme”, ajoute-t-il.