BOBO-DIOULASSO, Burkina Faso, 31 déc (IPS) – Elysée Koné (un nom d'emprunt), né séropositif, et aujourd'hui âgé de 17 ans, n'a pas de souci de santé. Dans la ville de Bobo-Dioulasso (sud-ouest du Burkina Faso) où il vit, il est plutôt tourmenté par un manque de moyens financiers qui pourrait le forcer à rester à la maison cette année scolaire.
“Je veux avoir des enfants et travailler; mais pour avoir des enfants, il faut une femme; pour avoir une femme, il faut des moyens d'abord; pour avoir les moyens, il faut travailler; mais avant tout, il faut aller à l'école”, déclare Elysée à IPS. “Après l'appel (à l'école), nous qui ne sommes pas inscrits par manque de moyens (financiers) sommes mis à la porte. J'ai pensé à prendre des cours du soir cette année”, ajoute-t-il.
Elysée fait partie des 140 enfants nés séropositifs et pris en charge par l'Association de lutte contre le SIDA R+ (Rêve plus) basée à Bobo-Dioulasso, la deuxième ville de ce pays d'Afrique de l'ouest. En tout 88 d'entre eux sont sous traitement anti-rétroviral. Au total 693 enfants infectés ou orphelins de SIDA — dont des nourrissons — sont pris en charge par l'association.
“Ce sont des enfants qui ont envie de vivre. Je suis choquée de savoir qu'ils n'ont pas les moyens qui pouvaient transformer leur destin en quelque chose de souhaitable pour tout enfant qui vient au monde”, se plaint Martine Somda, présidente de l'association R+. “Ils sont nés dans un contexte et se sentent confrontés à tous les défis en même temps : la pauvreté, la maladie, l'alimentation, l'instruction”.
Selon Somda, les moyens leur manquent et leur contexte de vulnérabilité et de maladie fait que ce sont les parents qui sont malades, ou ce sont eux-mêmes qui sont concernés ou menacés. Pour Jacques Sanogo, secrétaire général de l'Association espoir de demain (AED) basée à Bobo-Dioulasso, la prise en charge des enfants séropositifs exige de gros budgets que les associations seules ne peuvent pas avoir à leur disposition. “Cette année, on a eu des problèmes de scolarité en dehors des enfants qui sont parrainés. On a attendu des fonds des bailleurs qui ne sont pas arrivés à temps car ce sont les mêmes bailleurs qui donnent également l'argent pour la gratuité des livres”, explique Sanogo faisant allusion à la décision du gouvernement burkinabé de distribuer gratuitement les manuels scolaires cette année.
L'AED qui bénéficie du soutien d'organisations non gouvernementales (ONG) françaises, a développé le parrainage comme une forme de gestion permettant une prise en charge dans le long terme des enfants séropositifs. L'association s'occupe de 445 enfants dont 248 âgés de trois à 21 ans, qui vivent avec le VIH. Parmi eux, figurent 85 bébés dont les mères sont sous traitement pour la prévention de la transmission mère-enfant.
Pour ce type de parrainage qualifié de thérapeutique, 50 enfants infectés, qui en bénéficient, reçoivent par mois quelque 30 euros (environ 44 dollars) chacun, qui servent à payer la scolarité ou à financer des activités génératrices d'emplois. Les enfants reçoivent individuellement environ 23 dollars par mois, et le reste est épargné pour les parents qui montent des micro-projets.
Au début de la pandémie, l'urgence, pour les responsables de la lutte contre le SIDA, était d'offrir des soins aux adultes, mais aujourd'hui, admettent-ils, de nouveaux défis découlent des progrès déjà accomplis. “Ils (les enfants) ont la vie et il faut qu'ils vivent normalement. Avant, on pensait qu'un enfant infecté n'allait pas atteindre les huit, neuf, dix ans; mais aujourd'hui, ils arrivent à vivre”, souligne Wamarou Traoré, coordonnateur du Fonds mondial contre le SIDA, la tuberculose et le paludisme au Burkina. “C'est une question de politique générale maintenant, car elle doit être multisectorielle pour prendre en compte cette nouvelle donne”.
“Suivis et soignés, les enfants grandissent et deviennent des citoyens, et doivent être pris en compte dans les stratégies car avec la pauvreté, ils sont exposés. Si rien n'est fait, tous les efforts sont voués à l'échec”, avertit Sanogo. Pour les associations, sans moyens, les efforts risquent d'être vains car les enfants séropositifs peuvent annihiler les acquis de la lutte.
Au niveau de l'AED, confie Sanogo à IPS, une fille de 17 ans déjà séropositive — dont la mère et les sœurs directes étaient également infectées — est tombée enceinte et son enfant a aujourd'hui huit mois. “Malgré les conseils, elle est tombée en grossesse parce qu'elle était abandonnée à elle-même sans aucun soutien”.
Les difficultés de gestion de la scolarité, au sein des associations, sont en grande partie dues à l'absence de différentiation entre les enfants infectés et les non-infectés dont les parents sont infectés ou déjà décédés. “Lors du soutien scolaire, on ne sait pas qui est infecté qui ne l'est pas. Il n'y a pas de discrimination entre ces enfants qui sont tous dans une situation difficile”, explique Sanogo.
Sur un point purement éthique, il est difficile de cibler uniquement les orphelins infectés, estime Simaga Fodé, coordonnateur du Programme d'appui au monde associatif et communautaire (PAMAC) de lutte contre le SIDA et la tuberculose. Le PAMAC dépend du Conseil national de lutte contre le SIDA et les infections sexuellement transmissibles (CNLS/IST), une institution officielle. “Nous sommes dans un contexte de pauvreté, nous avons des expériences où les orphelins et enfants vulnérables ont plus d'appui que les enfants de la famille d'accueil”, souligne Fodé. “Ce qui n'est pas supportable”. Le PAMAC appuie par an environ 15.000 enfants en difficulté dans le pays, pour la scolarisation essentiellement, mais avoue que beaucoup reste à faire face aux besoins. “La lutte contre la maladie n'est pas l'affaire isolée d'un ministère, mais doit être conçu dans un système global; et aujourd'hui, on se rend compte qu'il y a des orientations à faire dans les plans d'action”, explique Traoré. Un rapport sur l'évolution de la pandémie, publié en 2006 par le CNLS/IST, indique une stabilisation du taux de prévalence du SIDA à 2 pour cent au Burkina Faso. Selon le rapport qui fait le bilan de mise en œuvre du plan national multisectoriel de lutte contre le VIH/SIDA et les IST, 150.000 personnes, dont 140.000 adultes, vivent avec le VIH au Burkina.
Le SIDA a déjà tué 12.000 personnes et fait plus de 2.000 enfants orphelins dans le pays. Le Burkina a adopté en 2005 un plan 2006-2010 de lutte contre le SIDA et les IST dont l'objectif est de ramener le taux de prévalence autour d'un pour cent, selon le CNLS/IST. Le plan d'environ 273 millions de dollars, est financé à plus de 80 pour cent par des partenaires étrangers.

