ARUSHA, 18 déc (IPS) – Des chercheurs reprochent aux pouvoirs publics africains d'être responsables de la fuite des cerveaux vers l'Occident, considérée aujourd'hui comme l'un des obstacles endémiques au développement du continent, malgré les dénégations des officiels.
Des dizaines de chercheurs de tous horizons, réunis à Arusha, dans le nord-ouest de la Tanzanie, la semaine dernière, à l'occasion de la cinquième conférence africaine de recherche sur la population et la santé, n'ont pas hésité à accuser les dirigeants africains ne rien faire pour maintenir leurs diplômés dans leurs pays.
“La migration du personnel africain hautement qualifié vers l'Occident reste préoccupante, car cette situation constitue une entrave majeure au développement du continent”, a déclaré Mary Kritz, une enseignante de sociologie à l'université américaine de Cornell.
“Parmi des milliers d'Africains qui sont partis faire des études en Europe et en Amérique du nord, la plupart ne sont jamais retournés dans leurs pays après leur cursus académique”, a souligné Kritz lors de la présentation d'un rapport sur l'examen des liens existant entre la migration internationale d'un étudiant africain et les effets néfastes de cette situation sur le développement du continent.
“Si le développement durable du continent est sur l'agenda des décideurs politiques africains, les pays ont besoin d'avoir un personnel qualifié dans les domaines de la santé, de l'éducation et dans d'autres secteurs clés de développement comme la technologie”, a expliqué Kritz à IPS.
Dans son dernier rapport publié en 2006, la Commission économique des Nations Unies pour l'Afrique et l'Organisation internationale pour les migrations estiment que depuis 1990, au moins 20.000 personnes quittent chaque année le continent africain et tendent à émigrer en Europe de l'ouest et en Amérique du nord. “C'est une situation qui interpelle notamment les décideurs politiques, car les crises économiques et politiques qui s'abattent sur le continent depuis quelques décennies dissuadent un grand nombre de rentrer au pays”, commente Kritz.
Cette opinion est partagée par le professeur John Oucho, chercheur au centre de recherche sur les relations ethniques à l'université britannique de Warwick. “Les crises économiques et le taux de chômage élevé, avec le manque de services sociaux adaptés comme la santé et l'éducation, figurent parmi ces facteurs de dissuasion”, explique-t-il à IPS. “Mais les dirigeants africains doivent reconnaître qu'il y a nécessité d'adopter une nouvelle approche pour faire face au taux de migration des travailleurs qualifiés qui ne cesse d'augmenter”, estime Oucho, déplorant une "léthargie notoire" des décideurs politiques africains qui ne s'attèlent pas à mobiliser la diaspora africaine à investir sur le continent. “Il y a surtout manque de patriotisme pour nos responsables politiques qui ont plutôt tendance à s'enrichir que de viser le développement et le bien-être de leurs populations”, dénonce Oucho qui est d'origine kenyane. “Comment expliquer que des parlementaires de nos pays prennent les décisions de gonfler leurs salaires en se procurant en même temps d'autres avantages de richesse, sans tenir compte d'abord de l'intérêt de développement de leurs citoyens?”, demande Oucho.
Par ailleurs, il estime que des organisations panafricaines et régionales peuvent participer à renforcer des mesures prévues dans les politiques nationales et aider les pays du continent à limiter la fuite d'une main-d'œuvre qualifiée vers l'Occident.
“Pour parer à cette situation, les décideurs africains sont invités à tenir leurs promesses et respecter leurs engagements pour le bien-être de leur peuple”, affirme Oucho à IPS. “Si le développement durable est une politique dans les textes, il faudrait que les décideurs politiques africains s'attèlent à mettre en place des programmes qui inverseront les effets dévastateurs de la fuite des cerveaux”.
“Nombre d'Africains sont très désireux de rentrer chez eux et de participer au développement de leur pays, mais leurs aspirations sont compromises par des pouvoirs publics négligents”, souligne-t-il.
Mais cette allégation est rejetée par Gaudense Kayombo, vice-ministre tanzanienne du Plan, de l'Economie et du Renforcement des Capacités. “Il ne faudra pas chercher des boucs émissaires aux politiques pour en faire des responsables… de la fuite des cerveaux”, déclare-t-elle à IPS. “C'est un cas général pour certains Africains qui quittent leurs pays, car ils espèrent gagner une vie décente en occident”.
“Il y a tout simplement absence d'esprit de patriotisme pour ces intellectuels africains qui choisissent de travailler et de vivre à l'étranger, dont la plupart quittent leurs pays alors qu'ils ont même un emploi”, affirme-t-elle. Mais Kevin Thomas, chercheur sur le phénomène de migration internationale à l'université américaine de Pennsylvanie, préfère ne pas se lancer dans un débat politique, indiquant que la fuite des cerveaux africains est parfois la conséquence des crises politiques et d'autres conflits qui s'abattent sur le continent.
“Dans la plupart des cas, le continent africain se vide de ses compétences suite à l'instabilité politique, mais ces immigrés africains rentrent souvent au bercail lorsque la situation se normalise”, explique Thomas, auteur d'une étude intitulée en anglais 'The Demography of Migrant Population in Africa' (La démographie de la population des migrants en Afrique), qui a été réalisée en 2004 en Afrique du Sud et en Ouganda, deux pays ayant connu des crises politiques au cours des décennies passées. Selon Thomas, des pays industrialisés ont de plus en plus besoin des immigrés africains qualifiés dont, affirme-t-il, la plupart rentrent au bercail une fois la stabilité revenue dans leurs pays. “La plupart des ces émigrés africains sont toujours contraints d'accepter des emplois mal rémunérés et durs non acceptés par des ressortissants occidentaux”, souligne-t-il. Pour sa part, Thierry Kayitare, un ressortissant rwandais d'une trentaine d'années, déclare à IPS : “La mobilisation de la diaspora à rentrer au bercail n'est pas une solution durable. La seule alternative serait… de mobiliser ces immigrés africains à investir dans leurs pays, même si certains préfèreraient rester en Occident”. Kayitare, qui a vécu pendant dix ans en Europe avant de rentrer en Afrique où il travaille actuellement comme informaticien dans un organisme international basé à Arusha, a ajouté : “Nous avons besoin que les décideurs politiques africains arrêtent cette démagogie et que le discours politique sur le bien-être social rime avec la réalité sur le terrain”.

