ABIDJAN, 28 nov (IPS) – Karim Soumahoro, 38 ans, pressé par un besoin urgent, se dirige vite vers des latrines à Yaoséhi, un bidonville de la périphérie d'Abidjan, la capitale économique de la Côte d'Ivoire. Avec une pièce de 0,05 dollar environ remise au gérant des lieux, il prend un seau d'eau et va se mettre à l'aise.
“Avant, cela aurait été difficile de trouver des latrines pour le public ici, à Yaoséhi. On attendait la nuit pour déféquer un peu partout”, raconte-t-il à IPS, à sa sortie.
Peuplé d'environ 20.000 habitants, le quartier de Yaoséhi est un bidonville de Yopougon, la plus grande commune d'Abidjan et du pays. Il y a quelques mois encore, ce quartier ne disposait pas de latrines pour le public. Chaque matin, chaque habitant n'était pas surpris de découvrir, près de sa maison, des excréments humains ou encore une forte odeur d'urine.
Mais depuis deux mois, grâce à un investissement de Flavien Tanga, un commerçant d'origine burkinabé, Yaoséhi dispose de latrines pour le public, construites sur une superficie de 64 mètres carrés, et composées de six toilettes et six douches de quatre mètres carrés chacune. Installées entre le petit marché du quartier et les habitations, ces toilettes et douches servent à toute la population. Tanga déclare avoir investi environ 900 dollars pour réaliser ces infrastructures.
“Je loue ces lieux à 200.000 francs CFA (environ 400 dollars) le mois. Au début, ils étaient constitués de magasins avec lesquels j'entendais faire du commerce. Puis, il m'est venu à l'esprit de construire des latrines, puisqu'il n'en existait pas ici”, explique Tanga à IPS. “On se prend en charge car plusieurs fois, les autorités municipales ont été interpellées, mais elles n'ont jamais répondu favorablement”.
“Archi faux”, rétorque Blaise Atta, du service technique de la mairie de Yopougon. “Le District d'Abidjan a annoncé la destruction des quartiers précaires. Il nous est difficile d'engager maintenant des travaux d'assainissement dans ces lieux, au risque d'être contraint d'abandonner”, souligne-t-il à IPS. Selon Atta, la mairie est actuellement préoccupée à l'assainissement des quartiers urbanisés. Des travaux de dragage sont effectués dans ces quartiers pour drainer les eaux. Pour ce projet évalué à 700.000 dollars et financé par la mairie et l'Agence – gouvernementale — de gestion des routes (Ageroute), un ouvrage de 70 mètres de long est en plein chantier en contrebas d'une grande voie publique pour recueillir et faciliter le drainage des eaux usées. En dépit de cette action d'assainissement qui exclut les quartiers précaires, les populations ne semblent pas s'inquiéter. Avec une équipe de trois personnes, dont un gérant et deux agents qui font le nettoyage après le passage des clients, les latrines de Yaoséhi connaissent un engouement chaque jour. “Plus de la moitié des habitations ne disposent pas de latrines. Ce sont près de 1.000 clients que nous recevons par jour pour une recette journalière qui varie entre 60 dollars et 100 dollars”, révèle Tanga, dont l'intention est d'étendre son projet dans d'autres quartiers précaires de la commune.
Pour mieux entretenir les lieux, les services techniques de la mairie de Yopougon, qui lui ont accordé l'autorisation de construire des latrines, ont toutefois exigé des puits perdus. “Il n'y pas de canaux pour évacuer les eaux usées et les excréments”, explique Marcel Kouamé, le gérant des latrines. “La mairie a donc exigé que nous disposions de puits perdus. Cela nous permet de solliciter les éboueurs à 25 dollars pour vider les puits lorsqu'ils sont remplis”.
A Hino, un quartier précaire de la commune de Treichville (au sud d'Abidjan) où vivent près de 7.000 habitants, les toilettes des maisons sont faites de baraques en bois de quatre mètres carrés, construites au bord de la lagune Ebrié. Pourtant, des résidents utilisent également l'eau de la lagune pour la lessive et la vaisselle.
Pour éviter des risques de maladies hydriques dues à la contamination des eaux dans lesquelles les populations défèquent très souvent, les jeunes du quartier ont lancé récemment une cotisation de quatre dollars par habitation afin de construire des latrines pour le public. “Lorsque nous parlons de notre situation, les autorités municipales ont plus à l'esprit notre déguerpissement que notre bien-être”, regrette Marcel Ando, un jeune de Hino.
“Si nous avons décidé de nous prendre en charge, c'est parce que la situation urgeait”, explique-t-il à IPS, montrant un espace dégarni d'environ 49 mètres carrés où seront construites, avant la fin de février 2008, les prochaines latrines du quartier. “Nous avons fait savoir aux populations que le service sera payant (entre 0,05 et 0,10 dollar environ) juste pour l'entretien des lieux”, indique Ando, ajoutant que les résidents ont déjà cotisé quelque 6.000 dollars et les travaux pourraient commencer vers la fin de ce mois. La Côte d'Ivoire est divisée en deux depuis cinq ans par une rébellion armée qui occupe la moitié nord du pays. Depuis le 19 septembre 2002, des soldats de l'armée régulière estiment avoir pris les armes pour lutter contre l'exclusion présumée des populations de cette partie du territoire. Pendant la guerre, la migration massive des populations, vers la capitale économique de ce pays d'Afrique de l'ouest, a gonflé le nombre des résidents des quartiers précaires, estimés à 60 pour cent des 2,5 millions d'habitants d'Abidjan, selon le ministère ivoirien de la Construction et de l'Urbanisme.
Dans ces quartiers, l'accès à l'eau potable, à l'électricité, l'assainissement de l'environnement, la canalisation des eaux usées et l'insécurité demeurent de gros problèmes. L'Institut national de la santé publique y dénombre une toilette et une douche pour 20 personnes environ.
“Il faut savoir que l'assainissement ne se pose pas seulement pour les quartiers précaires, mais pour toute la ville d'Abidjan”, révèle à IPS, Bouaké Fofana, le directeur général de l'Ageroute. Selon lui, l'assainissement est le plus vaste problème qui reste à régler à Abidjan.
“Tous les équipements collectifs devaient suivre l'urbanisation, ce qui n'a pas été le cas pour Abidjan”, reconnaît-t-il. “Aujourd'hui, si ce ne sont pas des canaux qui sont bouchés par les ordures, ce sont des eaux de ruissellement qui se retrouvent sur la voie et la dégrade. Tout cela est à revoir avec une véritable politique d'assainissement que le gouvernement doit mettre en place au plus vite”. Selon Fofana, le retard des équipements collectifs — qui devraient accompagner l'urbanisation à Abidjan — est lié au fait que les ressources financières n'ont plus été proportionnelles à l'ampleur de l'urbanisation. “Plus on s'urbanisait, moins il y avait eu de ressources financières”, explique-t-il.

