KORHOGO, Côte d'Ivoire, 24 nov (IPS) – Soro Katié, 43 ans, se rend dans son champ sur sa vieille bicyclette. Interrogé par IPS à la sortie du village de Niofoin (nord de la Côte d'Ivoire) sur la visite de l'équipe d'identification, il a répondu : “J'ai de quoi à faire au champ. Si je ne défriche pas avant la tombée de la nuit, je prendrai un grand retard sur la récolte”.
Malgré les explications sur l'opportunité et la nécessité de se faire enregistrer au cours des audiences foraines dans son village, Katié s'énerve et se montre menaçant. “Que j'aie des papiers ou pas, cela ne donne pas de quoi nourrir ma famille! Si vous m'empêchez d'aller au champ, est-ce vous qui allez travailler à ma place?”, demande-t-il. Reprises il y a deux mois environ, les audiences foraines — pour le processus d'identification en Côte d'Ivoire — ont des difficultés à progresser rapidement dans le nord du pays. Le processus avait été interrompu depuis un an à la suite de violences entre les Jeunes patriotes proches du président ivoirien Laurent Gbagbo, et des militants de l'opposition, qui avaient causé la mort de trois personnes. Le processus d'identification devrait permettre aux juges de délivrer un jugement supplétif d'acte de naissance à tout Ivoirien qui n'en avait pas. Ce document lui permettrait de se faire établir une carte d'identité nationale et, plus tard, une carte d'électeur pour les élections à venir. Les fortes pluies qui s'abattent sur cette zone de savane depuis deux mois, rendent non seulement difficile l'accès de certaines localités aux équipes envoyées pour les audiences foraines, mais elles sont également l'occasion pour les cultivateurs de défricher leurs champs et entamer les semis.
“Les tronçons routiers sont devenus impraticables à cause des eaux de pluie. Cela fait cinq ans que des pistes n'ont pas été réaménagées”, constate Founvagana Yéo, un enseignant à la retraite. “Cette situation a enclavé des villages, et l'accès aux lieux de regroupement devient compliqué pour les équipes d'identification”, explique-t-il à IPS.
“Aujourd'hui, la période des audiences foraines coïncide avec la période des travaux champêtres… où les paysans voient plutôt l'importance des champs par rapport à un document administratif. C'est certain que dans ce cas, peu d'entre eux opteront pour le second choix”, ajoute Yéo.
Outre la saison pluvieuse et les travaux champêtres, le processus d'identification dans le nord de ce pays d'Afrique de l'ouest — en crise depuis cinq ans — se heurte également à certains calculs et querelles politiques. “Parfois, des requérants refusent de se rendre dans les villages où se tiennent les audiences parce que les villages choisis comme lieu de regroupement n'étaient pas prévus”, rapporte Yéo à IPS. Selon lui, il est reproché aux hommes politiques de faire le découpage suivant leur volonté et des intérêts partisans.
C'est le cas, par exemple, des villages de Waraninée et Dokaha, dans la commune de Korhogo (nord du pays) : les populations de Dokaha ont refusé de se rendre à Waraninée sous prétexte qu'elles et leur village sont plus anciens que celles de Waraninée.
Hyacinthe Sarrasoro, un professeur de droit à la retraite, estime pour sa part : “Pour sortir du retard des audiences foraines, il faudrait augmenter le nombre des équipes sur le terrain et prolonger les délais de trois mois jusqu'à ce que le dernier Ivoirien puisse obtenir son document administratif”.
“Mon inquiétude est de voir des milliers d'Ivoiriens restés (chez eux) sans pouvoir obtenir leurs actes de naissance vu le temps qui nous est imparti”, réagit Maurice Koné, un magistrat basé à Guiglo (ouest de la Côte d'Ivoire). “S'il faut envisager une prolongation, ce sera à la hiérarchie de décider”, dit-il à IPS.
“Les audiences foraines concernent aussi les enfants de 13 ans révolus, mais les enfants qui naissent et qui vont à l'école sans acte de naissance sont très nombreux”, souligne Sarrasoro.
De son côté, Amadou Gon Coulibaly, maire de la commune de Korhogo, déclare à IPS : “Si nous constatons qu'il existe, à la fin de l'opération, de nombreux compatriotes qui n'ont pas eu leur jugement supplétif d'acte de naissance, je n'ai pas de doute que nous conviendrons ensemble de trouver les voies et moyens de leur permettre d'en avoir”.
“Du moment que nous sommes tous d'accord en Côte d'Ivoire qu'il existe des compatriotes qui n'ont pas de papiers administratifs, il faut en donner à tous”, affirme-t-il.
“Nous sommes certes pressés d'aller à des élections. Mais mieux vaut avoir des élections tardives que de faire de mauvaises élections car elles peuvent emmener d'autres crises peut-être plus graves”, ajoute Sarrasoro à IPS.
La Côte d'Ivoire est divisée en deux par une rébellion armée qui occupe la moitié nord du pays depuis le 19 septembre 2002. Des ex-soldats de l'armée régulière estiment avoir pris les armes pour lutter contre l'exclusion présumée des populations de cette partie du territoire. Mais après la signature d'un nouvel accord politique négocié directement entre les ex-belligérants, à Ouagadougou, au Burkina Faso, le 4 mars dernier, l'espoir d'un retour à la paix renaît. Et la reprise des audiences foraines, pour le processus d'identification des futurs électeurs, s'inscrit dans ce sens.
Au total 111 équipes d'identification sont prévues sur l'ensemble du pays pour l'opération. Mais à ce jour, seulement 25 ont été déployées et 30 devraient partir dans les prochains jours, selon les autorités politiques.
A la mi-novembre, Sindou Méité, porte-parole du Premier ministre ivoirien Guillaume Soro, a indiqué, au cours d'une conférence de presse à Abidjan, la capitale économique, que le processus avait enregistré 38.000 requérants pour 34.000 jugements supplétifs d'actes de naissance délivrés, et 1.500 demandes rejetées pour insuffisance d'informations.

