COMMERCE: L'UE prête à dépouiller l'Afrique de l'est avec des biens subventionnés?

NAIROBI, 20 nov (IPS) – "Les producteurs de lait du Kenya se portent bien actuellement", déclare Peter Wanyeki, avec un large sourire. "Avant, quand nous allions chez nous au village, vous ne pouviez jamais prendre assez d'argent avec vous. Tout le monde était pauvre. Mais actuellement, la situation est différente. Les producteurs de lait sont riches parce qu'ils obtiennent un très bon prix pour leur lait".

Peter travaille actuellement à Nairobi, mais il a grandi sur une ferme laitière. "Je veux retourner à l'élevage dans cinq ans. Je pense que je peux avoir 30 à 50 vaches, me mettre ensemble avec d'autres producteurs et installer un centre de transformation. Si nous faisons cela, nous agirons bien", affirme-t-il, clairement optimiste quant aux perspectives de cette industrie. Toutefois, l'image des producteurs de lait n'est pas attirante partout. Il y a des producteurs dans certaines régions, telles que celles se situant le long des côtes, qui pensent qu'ils ont été marginalisés par le gouvernement.

Néanmoins, tout compte fait, avec le soutien du gouvernement à la revitalisation de la structure de commercialisation du lait appelée 'Kenyan Cooperative Creameries' (Crémeries coopératives kenyanes – KCC) en 2003, le secteur a beaucoup amélioré ses performances. La question est de savoir si les producteurs de lait du Kenya survivront si le Kenya et les autres pays de la région de l'Afrique de l'est entrent dans un Accord de partenariat économique (APE) avec l'Union européenne (UE). La date limite pour les discussions est le 31 décembre et même à cette dernière étape, les négociations s'enlisent profondément à cause des divergences. L'UE prévoit que l'APE doit être un accord commercial réciproque. Elle envisage d'ouvrir 100 pour cent de son marché sans taxes et sans quotas à ses anciennes colonies, dont le Kenya. En retour, l'UE est en train d'insister pour que le Kenya et ses voisins ouvrent 90 pour cent de leurs marchés.

Qu'adviendra-t-il de l'industrie laitière? Cette situation conduira-t-elle à un autre déluge du lait en poudre de l'UE au Kenya? Du fait des programmes d'ajustement structurel de la Banque mondiale, le secteur laitier a été libéralisé en 1992. Les tarifs ont été baissés à 25 pour cent et la KCC, qui avait acheté du lait à des prix fixes aux fermiers, a été abolie. Les commerçants privés étaient autorisés à opérer dans le secteur.

Le désastre s'est installé puisque le lait en poudre a inondé le marché kenyan. Le lait provenait d'une variété de sources, notamment de Nouvelle Zélande, d'Afrique du Sud et du Zimbabwe, mais l'UE était la principale exportatrice. Les exportations du lait en poudre sont passées de 48 tonnes en 1990 à 2.500 tonnes vers la fin de la décennie. En terme de lait frais, ceci représentait un accroissement passant de 400.000 litres à 21 millions de litres.

L'industrie locale s'est effondrée. Les prix sont tombés en dessous des coûts de production. La production intérieure a baissé d'environ 70 pour cent, atteignant un niveau insignifiant de 126.000 tonnes en 1998. Les petits producteurs de lait — environ 600.000 personnes — ont plongé dans la pauvreté. En 2001, le gouvernement a augmenté le tarif de 25 à 35 pour cent. Toutefois, même ceci ne suffisait pas pour arrêter un autre épisode de la montée des importations en 2001. A la suite de plusieurs débats publics, les tarifs ont augmenté, atteignant 60 pour cent en mars 2002. La reprise des activités de la KCC en 2003 a été une aubaine très importante. Depuis lors, les produits laitiers localement fabriqués et transformés ont augmenté de façon considérable et ont repris leur plus grande part dans le marché intérieur. Qu'adviendra-t-il du secteur laitier si le Kenya se libéralise conformément à l'APE? Cette question est spécialement pertinente étant donné que, malgré les déclarations de la concurrence de "l'économie de marché", l'UE subventionne son secteur laitier à hauteur de 2,5 milliards d'euros par an. Le Kenya n'est nullement le seul pays qui a été négativement touché par l'exportation du lait en poudre européen artificiellement bon marché. En Jamaïque, le lait en poudre importé d'Europe a dévasté le secteur. Dans la République dominicaine, le cinquième marché le plus important pour l'UE, 10.000 producteurs ont été obligés de quitter le secteur au cours des deux dernières décennies. Au Sri Lanka, l'augmentation, de sept fois, des importations du lait à partir de la fin des années 1990 a confiné le secteur laitier local dans une léthargie permanente. De Bangladesh au Nigeria et à la Côte d'Ivoire, le lait européen artificiellement bon marché arrache le marché local aux petits producteurs. La dernière réforme de la Politique agricole commune (PAC) de l'UE en 2003 a fait peu pour corriger les distorsions dans le secteur laitier. La réforme voulait que les ristournes d'exportations dans le secteur laitier soient abandonnées et que les prix intérieurs soient mis en conformité avec les prix mondiaux. Toutefois, les agriculteurs de l'UE sont actuellement compensés à travers des paiements directs qui sont considérés comme une nouvelle forme de subvention cachée aux exportations. On prévoit qu'en France, la réforme de la PAC poussera probablement dehors les petits agriculteurs français. Cependant, leurs quotas de production seront repris par les gros producteurs et la quantité produite pour 2007 est supposée dépasser même celle de 2003. Le Kenya et ses partenaires régionaux ont demandé à l'UE de réduire ses soutiens à l'agriculture, aussi bien à l'intérieur qu'à l'exportation dans le contexte des négociations de l'APE. L'UE a catégoriquement refusé de discuter même de la question, affirmant que les soutiens intérieurs constituent une question "interne". Cette position est intenable, dans la mesure où le marché africain est en train d'être ciblé comme un marché très important pour les produits laitiers subventionnés d'Europe.

Entre 1996 et 2003, même si les exportations du lait de l'UE vers le marché mondial ont baissé de 0,44 pour cent, les exportations du lait vers les pays d'Afrique, des Caraïbes et du Pacifique (ACP) ont augmenté de 32,8 pour cent. Le marché ACP représente environ 14 pour cent du total des exportations du lait de l'UE, et l'Afrique absorbe la plus grande part. Si le Kenya supprime les tarifs sur le lait dans les négociations de l'APE, les producteurs de lait kenyans vont plonger dans leur cauchemar des années 1990. Le Kenya peut choisir de protéger les tarifs laitiers dans les négociations de l'APE en classant le lait en poudre dans la liste des produits sensibles.

Toutefois, l'UE est en train de pousser le Kenya et ses partenaires à limiter la liste des produits sensibles pour la région à un taux insignifiant de 10 pour cent de tous les biens actuellement importés dans leurs pays en provenance d'Europe. Si le lait est protégé, un autre secteur, dans l'industrie ou l'agriculture, sera sacrifié. Lequel?