COMMERCE-GHANA: ''L'UE sera la principale bénéficiaire des APE''

ACCRA, 19 nov (IPS) – Si le gouvernement du Ghana utilisait les protestations de la société civile comme indication pour connaître la direction à suivre dans les négociations avec l'Union européenne (UE) concernant l'Accord de partenariat économique (APE), les discussions seraient terminées.

Le message adressé au gouvernement a été clair : l'APE n'améliorera pas le commerce entre le pays et ses partenaires commerciaux européens. Malheureusement, les gouvernements ne consultent pas toujours leurs peuples pour de telles questions.

La société civile a montré clairement sa position concernant l'APE en cours de négociation entre l'UE et, entre autres regroupements, la Communauté économique des Etats de l'Afrique de l'ouest (CEDEAO). Dans sa forme actuelle, l'APE entraînera la perte des moyens de subsistance de la plupart des agriculteurs ruraux, a déclaré Mohammed Adam Nashiru, président de la 'Ghana Trade and Livelihood Coalition Campaign' (GTLCC) lors d'une récente rencontre des agriculteurs ruraux organisée par la GTLCC à Tamale, dans le nord du pays. Environ 60 pour cent des travailleurs du Ghana sont dans le secteur agricole, qui est la principale source de revenus pour les Ghanéens et fournit 35 pour cent du produit intérieur brut (PIB) du pays. Nashiru s'est référé à une étude faite par la Commission économique des Nations Unies pour l'Afrique qui a estimé que le Ghana perdrait des recettes correspondant à huit pour cent de son PIB. Il a identifié l'industrie de la volaille et les usines de tomate comme les plus menacées à être affectées négativement si l'APE devait être mis en œuvre.

Les industriels du pays, organisés sous les auspices de l'Association des industries du Ghana, font également des pressions sur le gouvernement. Cletus Kosiba, directeur exécutif, a déclaré à IPS dans un entretien à Accra que "nous ne sommes pas opposés à la libéralisation du commerce. Nous savons que la libéralisation a son côté positif. Toutefois, notre principale inquiétude est la manière dont la libéralisation est en train d'être gérée dans le cadre des négociations des APE". Kosiba a indiqué que les industries ghanéennes ne sont aucunement en position de faire concurrence à leurs homologues européennes à cause des conditions difficiles dans lesquelles elles travaillent. "Il y a un besoin d'améliorer la compétitivité des industries du pays. Ceci nous aiderait à bénéficier de tout régime de libéralisation. Ceci demanderait du soutien aux industries locales dans le but d'accroître leur capacité", a-t-il ajouté. Kosiba a dit que les négociations devraient être reportées jusqu'à trois ans. Le temps supplémentaire devrait être utilisé pour créer des structures qui aideraient à renforcer les capacités des industries et à améliorer leurs conditions. Ceci permettra aux pays africains de tirer profit des opportunités que le régime de libéralisation de l'APE peut offrir. "Jusqu'à ce que ceci se réalise, toute tentative d'imposer la libéralisation totale, telle que prévue par les APE, ne fera que tuer les industries naissantes", a affirmé Kosiba. Il a mentionné l'exemple de l'industrie de transformation de fruits. Dans sa forme actuelle, les exportateurs d'ananas transformés ne pourront en aucune manière faire concurrence à leurs homologues européens à cause de leur structure des prix. Les ananas constituent l'un des premiers produits d'exportation du Ghana. Kosiba a également cité l'afflux des produits chinois dans le pays et a déclaré que cette situation représente une grande menace pour la survie des industries du pays. Le gouvernement n'a pas été capable de faire quelque chose à ce sujet, a-t-il indiqué. "Par conséquent, toute autre ouverture du marché ghanéen ne fera rien d'autre que de tuer les industries naissantes". Malgré ces protestations, le président ghanéen John Kufuor semble incertain quant à la position à adopter face à l'APE. Il a donné des signaux mitigés à propos de la position du pays sur les négociations. S’exprimant devant l'Assemblée générale des Nations Unies en septembre à New York, Kufuor a demandé à l'UE de donner aux Africains assez de temps pour réfléchir sur l'APE avant d'apposer leurs signatures. La seule exception concerne les exportations du cacao. Le cacao est le principal produit d'exportation du Ghana et tout bouleversement dans sa production affecterait énormément le pays. Ainsi, dans un discours à Accra le 12 octobre, Kufuor a demandé aux producteurs de cacao se s'unir contre l'imposition de tarifs sur les produits de cacao en direction des pays européens. S’adressant à une rencontre des ministres des pays membres de l'Alliance des producteurs de cacao (COPAL), il a déclaré que "le fait de s'élever contre l'imposition des tarifs serait l'un des moyens les plus sûrs d'assurer la durabilité de l'industrie du cacao". Si le Ghana ne signait pas l'APE, 30 pour cent de ses exportations, notamment le beurre et la pâte de cacao, connaîtront des tarifs élevés, selon un rapport écrit par le chercheur de 'Oxford University', Mayur Patel, pour la 'Realizing Rights Ethical Globalisation Initiative'.

Le 'Trade Union Congress' (Congrès syndical) a demandé à Kufuor de dire clairement sa position. Le secrétaire général Kwasi Adu-Amankwa a dit que les travailleurs ghanéens ne veulent aucun accord avec l'Europe qui détruirait davantage un secteur industriel déjà fragile. Adu-Amankwa ne considère pas l'APE comme une réponse aux problèmes du continent. "Au contraire, c'est un instrument pour nous re-coloniser". La principale bénéficiaire des APE serait l'UE, et "les populations d'Afrique perdraient même le peu qu'elles ont réalisé jusqu'ici", a-t-il ajouté.

Il a utilisé toutes les occasions au cours des quelques derniers mois pour demander au gouvernement de résister aux "pressions et à la manipulation de l'UE pour signer les accords". Pour Adu-Amankwa, l'APE a des implications négatives d'une grande portée pour la production intérieure. Il a averti que le Ghana et, pour cette question, toute l'Afrique, risque de perdre quand l'APE entrera en vigueur. Entre autres préoccupations, l'UE est en train d'insister pour inclure les marchés publics dans l'APE dans le but de permettre à leurs fournisseurs de dépasser les fournisseurs locaux et de faire saigner davantage l'économie malade de l'Afrique de l'ouest, a affirmé Adu-Amankwa. Le ministre adjoint du Commerce, Kwaku Agyeman Manu, a déclaré que l'APE devrait offrir un mécanisme pour permettre aux Africains de réaliser leurs objectifs de développement. "Nous avons besoin d'un APE avec de vraies dispositions de développement qui y sont intégrées pour nous assurer que les promesses de l'UE de faire fonctionner les APE comme des instruments de développement, seront traduites en engagements qui peuvent être réalisés". Manu a indiqué que les Africains "peuvent seulement tirer avantage des opportunités d'ouverture de marché et s’assurer que l'APE, en réalité, deviendra un instrument de développement", que si l'issue finale des négociations est le renforcement de "notre capacité de production, de compétitivité et de modernisation industrielle de même que le développement de notre processus d’intégration".