RABAT, 12 nov (IPS) – L'affaire Mehdi Ben Barka, relative à l'assassinat, en 1965 à Paris, de l'un des plus farouches opposants au roi Hassan II du Maroc, semble rattraper de hauts fonctionnaires du royaume, suite à cinq mandats d'arrêt internationaux lancés par le juge français Patrick Ramaël. Mais la vérité n'est peut-être pas si proche pour autant, selon des analystes.
Ce développement intervient après l'échec de la procédure de commission rogatoire entreprise l’année dernière par Ramaël, les autorités judiciaires marocaines ayant alors prétendu ne pas connaître, dans le pays, les adresses des mis en cause ni celle de l'ancien "point fixe 3", lieu suspect supposé abriter le corps de Ben Barka disparu.
Les nouvelles révélations sur ce dossier, qui perdure depuis le 29 octobre 1965 — date à laquelle le dissident marocain avait été enlevé devant la brasserie Lipp de Paris –, ont été accueillies et interprétées différemment par les principaux acteurs concernés au Maroc.
Le gouvernement marocain a d'emblée refusé de commenter un fait non encore avéré de manière officielle, se référant aux mandats d'arrêt internationaux le mois dernier. “Nous ne pouvons réagir par rapport à des informations parvenues par voie de presse, nous attendons que les choses se fassent par voie formelle”, a déclaré à IPS, Khalid Naciri, ministre de la Communication et porte-parole du gouvernement, dans un entretien téléphonique, le 7 novembre.
Ceci dit, sur le principe, ajoute le ministre, “le gouvernement marocain est désireux d'élucider les faits afin de déboucher sur la vérité concernant ce crime dans lequel plusieurs pays sont impliqués, et appelés du coup à coopérer”.
“Le gouvernement est prêt à faire tout son possible pour aboutir à la vérité, à condition que tous les pays impliqués coopèrent franchement dans l'objectif de mettre en évidence les responsabilités des uns et des autres”, souligne Naciri, ajoutant qu'au Maroc, “la doctrine officielle est la recherche de la vérité”.
Une attitude rejetée par Abelhamid Amin, vice-président de l'Association marocaine des droits humains (AMDH) basée à Rabat, la capitale du royaume, qui a estime que “ce qui est demandé au pouvoir marocain n'est pas de rechercher la vérité, mais de la partager avec nous (le public), car il en sait l'essentiel”. Pour lui, “le pouvoir marocain reste le principal accusé dans cette affaire, étant donné qu'il était le bénéficiaire direct de la disparition de Mehdi Ben Barka”.
Amin explique à IPS qu'il ne faut pas oublier que “l'ex-ministre de l'Intérieur, Mohamed Oufkir, était impliqué jusqu'au cou, puisqu'il a déjà fait l'objet d'une condamnation par contumace à perpétuité par la justice française”. Oufkir est décédé depuis 1972, et le dossier n'a enregistré qu'une lente progression, dit-il. Si le pouvoir marocain n'a pas la volonté politique d'aller de l'avant dans cette affaire, il peut au moins cesser ses actions entravant le processus de la vérité entrepris ailleurs, indique Amin. A cet égard, il a cité, comme exemples, le cas de l'ex-agent des services de renseignements marocains, Ahmed Boukhari interdit d'aller témoigner en France; le classement de la plainte de l'Union socialiste des forces populaires (USFP, le parti de Ben Barka); et la légèreté avec laquelle les autorités marocaines se sont comportées avec la commission rogatoire du juge Ramaël. De son côté, Amina Bouâyache, la présidente de l'Organisation marocaine des droits de l'Homme (OMDH), proche de l'UFSP), estime que l'on reste assez loin de la vérité, dans la mesure où à chaque fois qu'on se dit proche de l'élucidation, “il y a un jeu incompréhensif de part et d'autre”.
Bouâyache a déclaré à IPS, qu'en collaboration avec l'Institut Mehdi Ben Barka, l'OMDH entend adresser aux deux Premiers ministres — du Maroc et de France — un mémorandum qui suggère la création d'une commission mixte pour assurer le suivi de ce dossier et faciliter les procédures politiques et judiciaires y afférentes. “Je ne pense pas que le juge français Patrick Ramaël puisse déboucher sur une percée quelconque”, dit-elle. “D'un côté, ce sont les autorités françaises qui ne veulent pas passer à la levée du secret-défense sur le dossier Ben Barka; de l'autre, ce sont les officiels marocains qui doivent déployer beaucoup d'efforts et faire montre d'une grande volonté sur le chemin de la vérité”, explique-t-elle. “La vérité n'est pas pour demain”.
Pour sa part, la famille Ben Barka, accuse la France et le Maroc d'être responsables de ce retard et de cette tergiversation. Bachir Ben Barka, l'un des fils du disparu, a déclaré récemment aux journalistes : “Il existe un blocage au niveau de l'instruction du dossier en France et au Maroc”. Selon lui, il y a des “urgences car la commission rogatoire concerne des témoins marocains qui sont encore en vie, et je crois qu'il est temps pour qu'on ne dise pas demain : c'est trop tard, les témoins sont morts!” Même constat pour l'avocat Ahmed Benjelloun, secrétaire général du Parti d'avant-garde démocratique et socialiste (PADS), qui estime que le Maroc doit, sur le plan judiciaire et juridique, obtempérer et remettre les personnes demandées en cas d'aboutissement légal de la procédure des mandats d'arrêt, et ce conformément aux conventions bilatérales conclues dans ce domaine. (Le PADS est une formation se réclamant de l'Union nationale des forces populaires — UNFP, le parti originel de Ben Barka, devenu USFP dans les années 1970 après sa disparition). Selon la chaîne de télévision France 3, qui a révélé la signature des mandats d'arrêt internationaux, les personnes concernées par les mandats du juge Ramaël, sont le général Hosni Benslimane (patron de la gendarmerie royale), Abdelkader Kadiri (ancien chef des renseignements militaires), Miloud Tounsi (membre présumé du commando marocain qui a kidnappé Mehdi Ben Barka), Boubker Hassouni et Abdlehak Achâachi (tous deux membres d'une unité secrète des services de renseignements marocains.
“Certes Ramaël a été obligé de passer à cette procédure, après qu’on lui a mis moult obstacles face à la commission rogatoire”, affirme Benjelloun. Toutefois, pour que les mandats d'arrêt soient effectifs, le ministère français de la Justice doit d'abord les valider. Ensuite, il saisira la branche française d'Interpol pour faire exécuter ces mandats. Mais en attendant cette étape politique et diplomatique, la vérité dans l'affaire Ben Barka reste toujours balancée entre Rabat et Paris, selon des juristes.

