BRAZZAVILLE, 6 nov (IPS) – La gestion du pétrole au Congo-Brazzaville donne lieu à des débats incessants aussi bien dans l'opinion qu'au parlement. La société civile congolaise, longtemps tenue à l'écart de la gestion pétrolière du pays, compte désormais agir grâce à la création d'un comité exécutif de l'Initiative pour la transparence des industries extractives (ITIE).
“Nous avons là une opportunité pour les compagnies et le gouvernement de rendre disponibles, sérieusement et sincèrement, les chiffres effectifs de façon à ce que la société civile, le parlement et les populations disposent des éléments d'appréciation de l'importance des revenus (pétroliers)”, a déclaré, vendredi dernier à IPS par e-mail, depuis New York, Christian Mounzéo, un militant de la transparence. Mounzéo et un autre activiste, Brice Mackosso, avaient été arrêtés en avril 2006 au Congo et mis en liberté trois semaines plus tard, avant d'être jugés et condamnés à 12 mois d'emprisonnement avec sursis en décembre pour “détournements de fonds” de leur organisation non gouvernementale (ONG), la Rencontre pour la paix et les droits de l'Homme, sur plainte d'un autre membre de l'ONG. Mais pour beaucoup d'organisations de défense des doits humains, l'une des causes réelles de leur arrestation était liée à leurs critiques contre la gestion opaque du pétrole congolais. Le Congo-Brazzaville a adhéré à l'ITIE depuis octobre 2004, mais c'est seulement en octobre 2007 que le comité exécutif de l'ITIE a été installé dans le pays, suite à un décret du président congolais Denis Sassou Nguesso nommant ses membres. Le comité comprend également des militants de la société civile, parmi lesquels Mounzéo qui en est le vice-président, et son ex-codétenu Mackosso. L'ITIE a été lancée en 2002 au Sommet de la terre, à Johannesburg, par l'ancien Premier ministre britannique Tony Blair, après le constat des écarts importants entre les revenus des industries minières et pétrolières, encaissés par les Etats et le niveau de vie de leurs populations. L'ITIE a été créée pour faire la transparence dans ces industries extractives tournées vers l'extérieur. La société civile de ce pays d'Afrique centrale affûte donc ses armes pour mieux contrôler la mal-gouvernance qui gangrène le secteur pétrolier. “Il nous faut d'abord nous adapter au langage du pétrole pour éviter que ces gens-là nous roulent”, explique à IPS, Désiré Iwangou, membre du Comité consultatif national de l'ITIE, qui est une assemblée dirigée par le comité exécutif dont le président est François Okoko, un représentant du gouvernement. Sylvestre Ossiala, expert local en pétrole, et président de la Commission de l'économie et des finances de l'Assemblée nationale, admet des "erreurs" dans la négociation des contrats pétroliers, et appelle la société civile à la vigilance. “Elle doit être vigilante et intervenir car il y a beaucoup d'erreurs pendant la conclusion des contrats. Mais, il faut être compétent et outillé pour remettre en cause un contrat pétrolier, et il faut le faire à temps”, souligne-t-il, estimant que la société civile réagit souvent trop tard, “au moment où on ne peut plus corriger les erreurs”. Selon Mackosso, le gouvernement entretenait le flou en faisant des prévisions budgétaires de 2007 avec un taux bas du baril à 45 dollars, alors que le pétrole est vendu deux fois plus cher sur le marché international. “Où va la différence de cet argent?”, demande-t-il. “Il faut que les comptes de l'Etat soient publiés régulièrement. On ne devrait plus courir dans les administrations pour chercher ces chiffres qu'on cache. C'est l'heure de la transparence, il faut tout dévoiler”, lance, pour sa part, Irénée Malonga, avocat au tribunal de grande instance de Pointe-Noire, la capitale économique congolaise. Le pétrole offshore est exploité au large de cette ville portuaire. “Si le gouvernement et les compagnies sont conséquents dans leurs engagements, la première des choses qu'ils feront sera de mettre sur la table des données fiables, acceptables, il y va de leur crédit”, affirme Mounzéo à IPS. Mais pour les deux années précédentes, le gouvernement a présenté au parlement un collectif budgétaire qui intégrait des recettes pétrolières supplémentaires. En 2005, ce pactole faisait 303 millions de dollars, et il était de 512 millions de dollars en 2006. “Cet agent est en lieu sûr dans une caisse de stabilisation à la banque centrale”, avait indiqué le Premier ministre congolais, Isidore Mvouba, aux députés. Présentant l'état de la nation le 27 octobre dernier, le président Sassou Nguesso a déclaré que la production pétrolière était en baisse de 10 pour cent. Elle est passée de 98 millions de tonnes en 2006 à 87 millions cette année. “Toutefois, une amélioration de la situation interviendra en 2008 car la production pourrait atteindre 105 millions de tonnes”, a-t-il assuré. La société civile dénonce des sociétés écran créées pour dissimuler les recettes pétrolières. En réalité, explique Ossiala, on crée parfois des sociétés écran pour protéger les revenus du pays. En raison de ses dettes, dit-il, le Congo est obligé de céder à un faux propriétaire ses cargaisons de pétrole pour éviter que les fonds vautours ne viennent les saisir. “Il faut se camoufler pour éviter de tout perdre”, affirme-t-il. Pour certifier ses comptes, le Congo-Brazzaville a engagé, en accord avec le Fonds monétaire international (FMI), un cabinet d'audit indépendant américain, le KPMG (Klynveld Peat Marwick Goerdeler). Ce cabinet audite principalement les comptes de la Société nationale des pétroles du Congo (SNPC) qui commercialise le pétrole congolais sur le marché international. Mais les chiffres publiés par la SNPC sont constamment mis en doute par des ONG locales membres de la coalition "Publiez ce que vous payez", et certaines organisations internationales comme 'Global Witness'. “Comme toutes les autres compagnies présentes au Congo, la SNPC publiera ses chiffres et ceux-ci seront confrontés aux déclarations du gouvernement sur les revenus. Des validateurs internationaux crédibles seront recrutés pour scruter ces informations”, explique Mounzéo. Le pétrole, premier produit d'exportation du Congo, contribue à 90 pour cent au budget national, fixé cette année à quelque deux milliards de dollars, selon des chiffres officiels. Mais les produits pétroliers tels que le carburant et le pétrole lampant connaissent constamment des pénuries dans le pays. En 2006, les transporteurs avaient fait grève pour protester contre l'augmentation du prix du carburant à la pompe. Le litre avoisine aujourd'hui un dollar (435 francs CFA). Les autorités congolaises expliquent que le carburant coûte cher parce que le FMI a interdit de subventionner la Congolaise de raffinerie (CORAF) à hauteur de 12 millions de dollars par an. La CORAF, qui est la raffinerie du pays, n'a tourné en 2006 qu'à 60 pour cent de sa capacité, soit 654.000 tonnes de brut, rapporte le KPMG dans un rapport d'audit de la CORAF. Il conclut ce rapport, affirmant que “le rendement de la CORAF est moins bon”.
“Il n'y a rien de surprenant, le pétrole est chez nous une affaire familiale. Une minorité au pouvoir accapare toutes les richesses et nargue la majorité qui trime dans la misère. Que fait-on de notre pétrole?”, demande Pamela Ngoma, un enseignant de Pointe-Noire. “Notre pétrole (lampant) ne se voit même plus sur le marché. Le litre coûte actuellement 1.000 FCFA (environ deux dollars). C'est dur dans un pays où l'électricité est aussi rare”, déplore-t-il à IPS.
Selon une enquête du gouvernement publiée en juillet 2007, 51 pour cent des Congolais vivent avec moins d'un dollar par jour. Ils étaient 70 pour cent, selon une étude de la Banque mondiale en 2004. La population congolaise est estimée à environ trois millions d'habitants. Pour plusieurs Congolais, le comité de l'ITIE devrait réellement jouer un rôle de gendarme dans la gestion du pétrole. “Sinon, ce sera un espoir perdu. Ils doivent tout faire pour découvrir et dénoncer la moindre magouille”, insiste Serge Mbouyou, un chauffeur de taxi à Brazzaville. Le pétrole est depuis 1973 la première richesse du Congo-Brazzaville, après d'heureuses années d'exploitation du bois. Ce pays est le quatrième producteur de pétrole en Afrique subsaharienne après le Nigeria, l'Angola et la Guinée Equatoriale.

