POLITIQUE-MAROC: Attentats-suicides aux causes multiples

RABAT, 23 avr (IPS) – Une véritable psychose et une sorte d'Etat de siège règnent sur le Maroc à cause du retour, au cours de ce mois, des attentats-suicides qui ont frappé à nouveau Casablanca, la capitale économique marocaine située dans le nord-ouest du royaume.

La sécurité nationale multiplie des barrages érigés notamment sur les routes qui relient Rabat, la capitale marocaine et Casablanca, dans l'espoir de filtrer tous les véhicules circulant dans les deux sens et d'arrêter 15 terroristes aux ceinturons explosifs toujours en cavale.

Un attentat-suicide est survenu le 10 avril à Casablanca, un mois après celui du 11 mars dans un cybercafé. La dernière opération suicidaire a fait cinq morts dont quatre terroristes et un policier, et 21 blessés. Un des kamikazes a été abattu par des policiers tandis que les trois autres ont explosé avec leurs bombes, parmi lesquels Ayoub Raidy, le frère de Abdelfattah Raidy, lui-même un kamikaze mort explosé le 11 mars alors qu'il avait été libéré en 2005, suite à une grâce royale.

La situation qui prévaut au Maroc est digne d'un film d'action américain de mauvais goût traduisant l'état critique d'un pays dont certaines régions, notamment à Casablanca, sont devenues de vraies poudrières qui fabriquent une nouvelle main-d'œuvre pour "l'industrie de la mort". Au même moment pourtant, la ville se bat pour appliquer la stratégie de la vision 2010 en matière de tourisme, qui vise 10 millions de touristes pour le pays.

Casablanca abrite plus de quatre millions d'habitants à elle seule dont 7 pour cent vivent dans des quartiers populaires, notamment à Sidi Moumen, Carrière Thomas, et Seqouilla — soit 12 pour cent de la population nationale. Le Maroc avoisine 30 millions d'habitants, selon le dernier recensement de 2004.

Selon des analystes, ce système de ghettoïsation favorise l'entassement d'une catégorie de populations défavorisées et pauvres, dont la plupart sont le résultat de l'exode rural après des années de sécheresse. Elles se retrouvent sans emploi ni éducation et sont plus faciles à manipuler par des fanatiques de l'islam, devenant parfois des candidats kamikazes.

Mais l'injustice sociale seule ne justifie pas les actes terroristes. Mustapha Zaari, journaliste chroniqueur au quotidien marocain 'Sawt Annas' (La voie du peuple, en arabe) a mis également l'accent sur la sécurité : “Le Maroc n'est pas vigilant en matière de sécurité nationale alors que le terrorisme a toujours représenté un danger non seulement pour le pays, mais aussi pour tout le Maghreb”.

“Il suffit de savoir qu'un grand nombre de Marocains ou étrangers d'origine marocaine…sont impliqués dans les attentats du 11 septembre 2001 (aux Etats-Unis), de Madrid en 2004, et ceux de Casablanca à plusieurs reprises”, dit-il à IPS.

En plus, ajoute Zaari, ces terroristes “constituent une branche importante d'Al Qaida dans ce qu'ils appellent le Maghreb islamique. Le renforcement du dispositif sécuritaire s'impose donc et avec beaucoup de vigilance, un moyen peut-être de freiner la multiplication de ces candidats nourris de la culture de la mort”.

Selon Mohamed Darif, politologue spécialiste des mouvements islamistes, une nouvelle formule de terrorisme a émergé depuis le 11 septembre 2001 : les attentats-suicides, qui ont été véhiculés par les mouvements 'salafistes' et 'jihadistes' (idéologies des extrémistes qui ne jurent que par la violence). “C'est une forme d'expression radicale qui traduit le désespoir de ces diables qui sèment la terreur”, explique à IPS Karima Houyami, une jeune femme casablancaise vivant à Rabat. “Ils sont tellement déboussolés qu'ils se donnent la mort sans regret, mais le plus dangereux, c'est que ces actes sont devenus banales”, ajoute-t-elle. “On peut donc s'attendre à tout dans la vie quotidienne, surtout que ces démons de la TNT (bombe artisanale) ne se présentent plus comme des barbus en tenue afghane, mais s'habillent cool, en jeans et casquette pour brouiller les pistes aux chasseurs des kamikazes”. Cette menace devient de plus en plus une psychose chez les Marocains qui ne savent plus comment réagir devant un tel fléau. “Il faut une vigilance contre ces terroristes qui ne doivent en aucun cas bénéficier de la grâce royale puisqu'ils récidivent”, estime Youssef Ayad, un jeune fonctionnaire du ministère de la Communication. Interrogé sur la place des problèmes économiques dans le terrorisme, Hammadi Alaoui, un juge au tribunal de première instance de Rabat, a déclaré à IPS : “L'économie n'a rien à voir avec le terrorisme; la preuve est que les deux kamikazes (marocains, les frères Mohamed et Omar Raydi) s'en sortaient bien dans la vie. Les terroristes saoudiens sont aussi issus des familles riches, y compris le leader d'Al Qaida, Oussama ben Laden; ces personnes ont été soumises à un lavage de cerveau et endoctrinées par l'idéologie terroriste”. Une loi sur la lutte contre le terrorisme et la criminalité organisée a été adoptée par le parlement marocain au lendemain des explosions du 16 mai 2003 à Casablanca, qui reprend en grande partie les dispositions de la Convention arabe contre le terrorisme d'avril 1998. Le Maroc ne l'avait pas signée à l'époque et ne s'y est rallié qu'après les attentats du 11 septembre 2001.

Cette loi punit de 10 à 20 ans de réclusion, de la réclusion à perpétuité lorsque des actes terroristes entraînent une mutilation physique, une cécité ou toutes autres infirmités permanentes pour une ou plusieurs personnes. Le coupable est puni de la peine de mort lorsque ces actes provoquent la mort d'une ou plusieurs personnes.

Hajja Ghilani, une fonctionnaire de l'administration à Rabat, a qualifié les derniers attentats-suicides de “politiques” étant donné que l'un des kamikazes avait choisi le Centre culturel américain de Casablanca pour déclencher l'explosion. “Au fait, ce qui se passe chez nous n'est que la conséquence de la politique américaine en Irak et en Palestine”, a-t-elle affirmé à IPS. Pour certains analystes, l'un des attentats-suicides de Casablanca et un autre survenu à Alger, en 24 heures d'intervalle, sont liés à l'AFRICOM, un nouveau dispositif anti-terrorisme prévu par les Etats-Unis pour septembre 2008, avec un commandement unifié des forces américaines en Afrique, chargé de démanteler et détruire les structures terroristes sur le continent. Deux voitures piégées avaient explosé le 11 avril à Alger, faisant 33 morts dont les kamikazes, et plus de 220 blessés. Par rapport à la religion, Lahcen Ait Said, directeur de l'Institut de formation des imams et prédicateurs, a dit à IPS : “Tout acte ayant intentionnellement pour but l'atteinte grave à l'ordre public par l'intimidation et la terreur ou la violence, est qualifié de terrorisme ainsi que l'atteinte volontaire à la vie des personnes”. Et l'islam condamne formellement le terrorisme, a-t-il souligné. “Les kamikazes agissent comme des pirates ou des agresseurs; par conséquent, ils sont des criminels qui méritent d'être punis puisqu'ils nuisent aux personnes souvent victimes de leur barbarie, et agissent donc contre la volonté de Dieu, contrairement à ce qu'ils pensent”, a-t-il ajouté. Une grande pacifique, qui a rassemblé des milliers de gens, a été organisée le 19 avril à Casablanca pour manifester contre la vague de violence et le terrorisme.