BLANTYRE, 11 avr (IPS) – Dans plusieurs parties du Malawi, parler des excréments humains est tabou. Le simple fait de mentionner les matières fécales, dans n'importe laquelle des 10 langues officielles du pays, met mal à l'aise ceux qui prennent part à la conversation. Mais, les excréments pourraient être sur le point de gagner une respectabilité.
Ces dernières années ont vu des fermiers commencer par utiliser des excréments humains comme engrais : les matières fécales et l'urine, associées à la cendre et à la terre, servent de substitution aux engrais chimiques. Ceci est arrivé puisque les fermiers qui n'avaient pas les moyens d'acheter les engrais standard sont allés à la recherche d'alternatives pour accroître la taille de leurs récoltes.
Les engrais chimiques coûtent jusqu'à 11 dollars le sac de 50 kilogrammes — une dépense salée au Malawi, où plus de 65 pour cent de personnes vivent en dessous du seuil de pauvreté, avec moins d'un dollar par jour, selon le Programme des Nations Unies pour le développement.
Des estimations de l'Organisation internationale du travail indiquent que les agriculteurs et les personnes à leur charge constituent 85 pour cent de la population du Malawi, forte de 12 millions d'habitants.
"Ma famille et moi-même utilisons le type de latrines où nous pouvons ajouter de la cendre à nos matières fécales chaque fois que nous allons aux toilettes, et ceci à son tour finit par accélérer la décomposition. Le produit décomposé est mélangé avec de la terre après environ six mois, et cela constitue un très bon engrais", a déclaré Patrick Moyo, qui est agriculteur dans le district septentrional de Mzimba.
Moyo a dit à IPS qu'il ne dépensait plus de l'argent pour les engrais chimiques et que ses récoltes annuelles de maïs et de fruits ont doublé depuis qu'il a commencé par utiliser les engrais produits à partir des excréments humains. Des communautés dans six des 27 districts au Malawi se sont maintenant détournées des engrais chimiques.
Le Synode Livingstonia des églises presbytériennes d'Afrique centrale, une importante église protestante au Malawi, s'est associé à une organisation non gouvernementale — WaterAid — pour promouvoir le recyclage des matières fécales.
Sangster Nkhandwe, directeur du département de développement du synode, estime que la transformation des déchets humains en engrais est qualifiée de "traitement écologique des déchets", et que cela présente très peu de dangers par rapport à la transmission des maladies à travers les excréments.
"Nous avons fait plusieurs études scientifiques sur cette technologie et avons trouvé qu'il n'y avait pas du tout de menace à la santé humaine — puisque les micro-organismes sont traités aussitôt que la cendre est ajoutée aux excréments humains", a-t-il dit à IPS.
"Les excréments humains contiennent de précieuses substances nutritives à usage agricole, mais la majeure partie est perdue après le remplissage et l'abandon des latrines traditionnelles — d'où l'utilisation des latrines écologiques, qui sont actuellement utilisées pour inverser cette situation".
Selon un chargé de politique et de plaidoyer pour WaterAid, Amos Chigwenembe, trois types de latrines-écolo sont en train d'être utilisés dans des zones qui se sont tournées vers le recyclage des excréments : l'Arborloo, la Fossa Alterna et la Skyloo.
L'Arborloo, affirme-t-il, est la plus simple des trois, en ce qu'elle implique la plus petite adaptation de la part de la communauté qui l'utilise. La seule chose demandée est que les gens plantent un arbre dans des latrines conventionnelles après qu'elle s’est remplie d'excréments. "L'arbre pousse et utilise le compost pour produire de gros fruits succulents. Après quelques années de déplacement des latrines, le résultat est un verger qui produit des fruits avec une valeur économique réelle", a déclaré Chigwenembe à IPS.
Avec la Fossa Alterna, deux fosses peu profondes sont creusées. L'une est utilisée pour la défécation, tandis que l'autre conserve les excréments au fur et à mesure qu'ils arrivent à maturation et se transforment en compost. Chigwenembe explique qu'une fine couche de terre placée sur le rebord de la fosse en maturation est idéale pour planter des tomates ou des plants de piments, et que l'arrosage de ces plantes aide le processus de compostage. Cette fosse est vidée pour recevoir le contenu de la fosse de défécation lorsqu'elle se remplit, avec les excréments compostés utilisés comme engrais.
La Skyloo fonctionne sur le même principe, en utilisant des enclos en briques — ou "caves".
"Les matières fécales tombent par un petit trou dans les caves et sont laissées jusqu'à maturation. Les caves sont alternées d'une façon similaire à la Fossa Alterna. Après un temps de conservation convenable, le contenu des caves est étalé sur le jardin ou la ferme", a indiqué Chigwenembe.
Les modèles de latrines-écolo pourraient utiliser un bloc rond, en forme de dôme comme siège pour les utilisateurs des toilettes. Ceci est également adapté aux besoins des communautés à faibles revenus, puisque le bloc ne contient aucun renforcement en barres de fer, qui sont coûteux et ne sont disponibles que dans les principales villes du Malawi. Le poids et la taille du bloc font qu'il est facile à transporter en utilisant les moyens de transport limités à la disposition des familles pauvres, comme les charrettes à bras. En plus d'être respectueuses de l'environnement, ces technologies sont également favorables aux femmes.
Nya Kaunda se rappelle quand sa fosse traditionnelle est devenue inutilisable après le décès de son mari en 2000, elle avait dû aller se soulager dans le buisson voisin puisqu'elle n'avait pas les moyens de creuser une autre fosse. Le forage d'une fosse est un travail très pénible, étant donné que les fosses normalement doivent être assez grandes pour recueillir des excréments pendant dix ans; conséquence : cette tâche est généralement exécutée par des hommes.
Mais avec l'introduction des latrines-écolo, Kaunda a pu forer des latrines l’une après l’autre.
"Ce n'est pas difficile de creuser de latrines-écolo parce que la fosse est peu profonde, et la construction d'un abri pour cela n'est pas un problème. Je peux maintenant utiliser mes toilettes confortablement sans craindre qu'un petit gamin ne me voie en train de me soulager comme c'était le cas lorsque j'allais dans la brousse", a-t-elle dit à IPS.
(* Cet article fait partie d'une série de papiers sur le développement durable rédigés par IPS — Inter Press Service — et IFEJ, la Fédération internationale des journalistes environnementalistes).

