WASHINGTON, 8 mars (IPS) – Deux organisations non gouvernementales internationales estiment qu'un barrage controversé en Ouganda, qui reçoit actuellement un financement de la Banque mondiale, mérite un blâme pour n'avoir pas respecté les normes de viabilité économique et de transparence fixées dans une étude internationale de références sur les barrages, fortement saluée.
Le Réseau international des fleuves (IRN), un groupe de plaidoyer basé en Californie, souligne dans un nouveau rapport que le Barrage de Bujagali sur le lac Victoria en Ouganda ne se conforme pas à la plupart des priorités exposées dans le rapport de la Commission mondiale sur les barrages (WCD), intitulé "Barrages et développement : un nouveau cadre pour des prises de décision".
Le rapport de la WCD de novembre 2000, qui se consacre depuis plus de deux ans à la construction et à la revue des impacts de centaines de barrages dans le monde entier, a souligné l'importance de la viabilité économique, de l'approbation du public, de la transparence et des évaluations d'impact environnemental appropriées. LA WCD a souvent été citée comme une institution fixant des normes pour de grands projets et barrages, en particulier parmi les écologistes. La conformité aux recommandations de la WCD est jugée nécessaire pour le projet de Bujagali puisqu'il est actuellement étudié pour de futurs crédits de la part du gouvernement néerlandais et probablement de la Banque européenne d'investissement (BEI).
Le barrage de Bujagali d'une capacité de 250 mégawatts est situé sur le Nil et serait construit et exploité par la compagnie 'Sithe Global Power' basée aux Etats-Unis, 'LLC and Industrial Promotion Services' au Kenya, qui fait partie de 'Aga Khan Fund for Economic Development' (Fonds Aga Khan pour le développement économique).
Les compagnies prétendent que le projet préservera l'environnement naturel tout en rapportant des avantages économiques substantiels pour cette nation africaine pauvre.
A 30 mètres d'altitude, Bujagali serait le plus grand projet privé d’énergie électrique en Afrique subsaharienne. Le gouvernement de l'Ouganda espère achever la construction du barrage d'ici à 2010 et le voir produire l'énergie tant nécessaire à son économie.
Mais le rapport de l'IRN, rédigé avec l'Association nationale ougandaise des professionnels de l'environnement, met en cause ces affirmations. Il met en relief les préoccupations actuelles sur les débits d'eau irréguliers des barrages existants pour estimer que les avantages économiques de Bujagali, ainsi que la santé à long terme du lac Victoria, le plus grand lac d'eau douce d'Afrique, sont tous sont incertains.
L'exploitation des deux barrages hydroélectriques, les barrages Nalubaale et de Kiira, a été présentée comme étant en partie responsable de la chute des niveaux d'eau du lac Victoria, qui sont à leur plus bas niveau depuis plus de 50 ans, indique le rapport. Ceci est aggravé par des craintes selon lesquelles le changement climatique pourrait assécher davantage le lac.
"Ainsi, maintenant que l'Ouganda est si dépendant de l'énergie hydroélectrique pour toute son économie, en rajouter à ce risque sans prouver sans l'ombre d'un doute que Bujagali sera viable même à des niveaux d'eau très bas…est simplement injuste pour les Ougandais et leur économie", a déclaré Lori Pottinger de l'IRN. "C'est injuste qu'ils continuent sur cette voie — ce chemin très risqué".
Pottinger, qui a suivi le projet pendant des années, affirme que la faisabilité économique dépend d'un certain niveau de flux hydrologique à travers les deux barrages existants en amont, toutefois, "aucun document publié par la Banque (mondiale) n'indique si Bujagali sera viable ou non dans une situation de sécheresse ou avec le lac à un niveau constamment bas, comme c'est le cas actuellement".
Le rapport dit également qu'aucune étude n'a encore été faite pour analyser les effets du changement climatique sur la région, qui devrait réduire davantage les débits dans le bassin du Nil.
"Sans une analyse indépendante des risques du changement climatique sur Bujagali et l'économie ougandaise dans son ensemble, il est impossible d'évaluer la viabilité économique du projet, et de la comparer aux alternatives qui ne seraient pas affectées pas un climat qui change", affirme le rapport, qui a été rédigé par Daniel Kull, un ingénieur hydrologue basé au Kenya.
Le gouvernement ougandais soutient que la sécheresse, et non pas les barrages, était pour la plupart responsable du recul du lac Victoria.
Le rapport IRN estime également que d'autres mesures, comme une plus grande utilisation des sources d'énergie alternatives telles que les déchets solides des municipalités et l'énergie éolienne, ensemble avec un meilleur rendement énergétique et un plan pour s'attaquer aux pertes de transmission, pourraient en fait fournir jusqu'à 380 mégawatts de l'énergie de cette nation, à un coût réduit par rapport à Bujagali. "Il est clair que les diverses alternatives n'ont pas été évaluées ni de façon globale ni de façon équilibrée dans le cadre de l'évaluation conduisant à la réalisation de Bujagali", affirme le rapport.
Contrairement aux recommandations de transparence dans la planification des projets, faites par la WCD, un certain nombre de documents liés au barrage sont gardés secrets ou n'ont pas été encore publiés, comme l'Accord sur l'achat d'énergie, qui fixe les conditions entre l'Ouganda et les sociétés d'exploitation, et les données hydrologiques contrôlant le niveau d'eau quotidien du lac Victoria.
A une rencontre publique tenue en octobre dernier à Kampala, la capitale de l’Ouganda, sur la baisse du niveau des eaux du lac Victoria, le ministère ougandais de l'Energie a contesté le fait que les barrages étaient une cause première du problème, et a promis de publier des données pour prouver cela.
Les écologistes attendent toujours que cette promesse soit honorée.
Le barrage de Bujagali a failli être construit en 2002, mais a été suspendu après que le ministère de la Justice des Etats-Unis et l'Unité de fraude et de la corruption de la Banque mondiale ont lancé des enquêtes sur le projet. Le financier initial, AES basé aux Etats-Unis, s'est retiré à cette époque. Maintenant, les institutions internationales publiques de prêts sont à nouveau en train d'envisager de soutenir Bujagali. La Société financière internationale, la filiale de la Banque mondiale qui octroie des prêts au secteur privé, a déclaré en décembre que son conseil d'administration se prononcera sur le projet d'investissement de 100 millions de dollars dans Bujagali, le 19 avril.
La Banque européenne d'investissement, l'autre investisseur public, indique que son prêt de 130 millions de dollars pourrait être approuvé en mars.

