HARARE, 6 mars (IPS) – Des activistes zimbabwéens des droits de l'Homme font campagne avec une vigueur sans précédent pour qu'on mette fin à la peine de mort alors que la crise politique et économique du pays s'aggrave, affirmant que c'est une forteresse essentielle pour un débat ouvert sur l'avenir de la nation et son entrée dans les "démocraties civilisées du monde".
"La peine de mort est une menace à la liberté d'expression", a déclaré à IPS, Edson Chiota, le coordonnateur national de l'Association zimbabwéenne pour la prévention de la criminalité et la réhabilitation des délinquants (ZACRO). Il a été interviewé alors qu'il prenait part au troisième Congrès mondial contre la peine de mort à Paris, début-février.
"Le gouvernement tente de faire taire l'opposition. Si vous critiquez publiquement le chef de l'Etat, il y a de fortes chances que vous soyez accusé de trahison. C'est une menace à craindre. La trahison est passible de la peine de mort", a indiqué Chiota.
Des activistes du Zimbabwe se rappellent comment deux éminents politiciens ont été accusés de trahison dans une campagne d'intimidation avant les dernières élections.
Morgan Tsvangirai, le leader du principal parti d'opposition, Mouvement pour le changement démocratique (MDC), a été accusé de trahison trois fois, la dernière juste avant l'élection présidentielle de 2002. Ce procès a duré près de deux ans. Cela s'est achevé par un acquittement surprise.
Ndabaningi Sithole, le leader de l'Union nationale africaine du Zimbabwe (ZANU), a été également accusé d'avoir comploté pour renverser le gouvernement. C'était juste avant les élections présidentielles de 1996.
Mais il a été reconnu coupable. Il a été condamné à cinq ans d'emprisonnement, mais a été relâché en raison de sa santé défaillante. Sa condamnation l'a mis dans l'incapacité de prendre part au parlement jusqu'à sa mort trois ans plus tard.
Les deux politiciens ont dit que c'était un coup monté contre eux par le service de sécurité d'Etat.
Au lancement de la campagne nationale de lutte contre la peine de mort de la ZACRO le 4 janvier, Wonder Chakanyuka, le chargé d'information et de communication de l'association, a éludé la question sur la manière dont la peine de mort était utilisée actuellement pour faire taire les dissidents. Il a insisté plutôt sur le fait que c'était étranger aux traditions africaines du pays et constituait les derniers vestiges des temps coloniaux.
"C'était utilisé pour intimider et faire disparaître les Noirs et en tant que Zimbabwéens, nous ne pouvons pas continuer à avoir cette loi dans nos textes", a-t-il écrit dans un article d'opinion.
"Un nombre croissant d'Etats africains ont aboli la peine de mort et le Zimbabwe ne peut pas se permettre d'être laissé à la traîne", a-t-il ajouté.
L'article dans le journal d'Etat 'The Herald', a pris fin avec une note éditoriale selon laquelle la croisade de la ZACRO contre la peine de mort n'était pas partisane et ne devrait pas être utilisée pour "diaboliser" le pays. Ceci semble confirmer le point de vue de la ZACRO selon lequel le régime de Robert Mugabe ne bloquera pas sa campagne. "Nous n'avons jamais eu de heurt avec le gouvernement sur cette question", a souligné Chiota. "Ils nous laissent agir librement. Cela signifie qu'ils veulent laisser le public adopter sa position".
La campagne de la ZACRO va probablement obtenir un large soutien public de plusieurs organisations non gouvernementales, des églises, des chefs traditionnels, des avocats et même des membres du ministère de la Justice.
"Tuer quelqu'un pour un délit ne changera ou ne résoudra rien", a déclaré à IPS, David Chimhini, directeur exécutif de 'Zimbabwe Civic Educational Trust' (Organisation pour l'éducation civique au Zimbabwe – ZIMCET).
"Personne n'a le droit d'en tuer un autre".
La ZIMCET préconise des condamnations à perpétuité à la place de la peine de mort pour les meurtres les plus graves.
La 'Human Rights Trust of South Africa' (Organisation de défense des droits de l'Homme en Afrique du Sud – SAHRIT) s'est également prononcée contre la peine de mort.
"Les tribunaux peuvent condamner quelqu'un à mort, mais ils ne peuvent pas être sûrs à cent pour cent que la personne a commis le crime", a dit à IPS, Noel Kututwa, son directeur exécutif.
Il s'est dit sceptique que le régime Mugabe écoute les voix des abolitionnistes. "Je ne vois pas le gouvernement bouger d'un pouce sur la législation relative à la peine de mort", a-t-il affirmé.
Des avocats du Zimbabwe ont également exprimé des craintes par rapport à la possibilité d'erreur judiciaire et vont probablement soutenir fortement la campagne de la ZACRO sur cette question.
L'un des cas les plus tragiques a été celui de Sukoluhle Kachipare, une mère qui a été condamnée à mort pour avoir incité sa domestique âgée de 17 ans à assassiner son propre nouveau-né.
Seules une nation inquiète et une campagne internationale lui ont épargné la potence en 1997. Elle aurait été la première femme à être exécutée au Zimbabwe depuis 1898, depuis que le régime colonial britannique avait exécuté la médium Mbuya Nehanda.
Quoique la condamnation de Kachipare ait été au départ confirmée par la Cour suprême du Zimbabwe, des avocats ont continué sa bataille juridique. Elle a été en fin de compte acquittée, a dit à IPS, Stanford Moyo, président de la 'Zimbabwe Law Society' (l'Ordre des avocats du Zimbabwe).
Des groupes oecuméniques devraient prendre activement part à la campagne de la ZACRO — en particulier des églises chrétiennes. Il y a à peu près sept millions de chrétiens au Zimbabwe, un peu plus de la moitié de la population.
L'évêque anglican Sebastian Bakare a publiquement dit dans un sermon que l'assassinat perpétré par l'Etat est contre "la parole de Dieu et tous les commandements de la Bible".
"Cela n'empêche pas les gens de commettre des crimes violents. Cela crée plutôt une illusion que les crimes violents sont maîtrisés et sont en train d'être éradiqués", a-t-il indiqué à IPS dans un entretien.
Tous les groupes se rallieront probablement à l'appel de la campagne pour demander qu'on mette fin au secret entourant la question de la peine de mort au Zimbabwe.
"Le manque d'information publique est la plus grande inquiétude", a déclaré à IPS, Irene Petras, directrice adjointe de 'Zimbabwe Lawyers for Human Rights'.
Chiota de la ZACRO déplore l'interdiction faite à son organisation de visiter les prisonniers du couloir de la mort. "Nous ne pouvons rien dire sur eux. Seules les autorités connaissent vraiment leur situation".
Les archives de la Haute cour montrent que le nombre de prisonniers dans le couloir de la mort atteint 47. Mais les efforts faits par IPS pour obtenir une liste des noms, a toujours obtenu pour réponse "renseignements classés secrets".
La ZACRO envisage maintenant d'amener sa campagne de lutte contre la peine de mort dans toutes les dix provinces du pays. Elle a en projet d'imprimer et de distribuer des millions de brochures et de posters. Tout le monde dans le pays recevra un T-shirt de campagne.
Mais c'est seulement avec des fonds extérieurs qu'on pourra financer des plans aussi ambitieux. Bien que vielle de près de 100 ans, l'organisation de défense des droits des prisonniers opère toujours à partir de bureaux modestes dans le vieil township de Mbare dans la capitale zimbabwéenne, Harare. L'inflation est actuellement la plus élevée au monde — quelque 1.600 pour cent. Le chômage est supérieur à 85 pour cent et l'économie est en chute libre. Un tiers de tous les hommes et femmes âgés de 15 à 49 ans sont séropositifs.
Mais plutôt que de désespérer, les activistes de la ZACRO semblent ne pas se laisser décourager.
"Nous essayons de mettre en marche un mouvement. Il n'y a jamais eu auparavant une vraie campagne pour rendre réellement visible cette question", a affirmé Chiota. "Lorsque la peine de mort sera abolie, nous croyons que les gens sortiront de leur coquille pour exprimer leurs espoirs et désirs".

