AFRIQUE DU SUD: Comment des bouteilles jetées ont conduit au 'Projet ADN'

JOHANNESBURG, 5 mars (IPS) – L'analyse de l'empreinte digitale s'est rapidement révélée comme un outil indispensable dans la lutte contre la criminalité. Le procédé offre un tas d'avantages, comme l'identification rapide des criminels, et des suspects innocents — ainsi qu’une preuve solide à présenter au tribunal.

Toutefois, l'analyse de l'empreinte n'est pas quelque chose dont les fonctionnaires chargés de l'application de la loi en Afrique du Sud font toujours effectivement usage, ceci malgré la criminalité qui mine le pays. La police a enregistré 54.926 viols et 18.545 meurtres en 2005/2006, par exemple, des chiffres qui dépassent ceux de plusieurs autres parties du monde. En Angleterre et au Pays de Galles, 14.449 viols et 765 meurtres ont été enregistrés au cours de la même période, selon des statistiques gouvernementales. Vanessa Lynch aspire à changer cela. Il y a quelques années, elle a lancé une initiative dénommée 'Projet ADN' en réponse à sa propre expérience tragique de la criminalité dans la capitale économique de Johannesburg. IPS a voulu en savoir plus : IPS: Qu'est-ce qui vous a poussé à lancer le Projet ADN? Vanessa Lynch (VL): L'idée a germé après l'assassinat de mon père le 23 mars 2004. Ceux qui sont responsables du crime avaient bu du cognac et du coca-cola dans son jardin — mais après le meurtre, le SAPS (South African Police Service) a jeté les bouteilles. Ils ont dit qu'ils n'avaient pas la technologie pour relever des échantillons d'ADN sur les bouteilles, ce qui était une preuve capitale. Je crois que si nous possédions une base de données d’ADN efficace à ce moment, les empreintes digitales du gang qui a assassiné mon père auraient pu être relevées sur le lieu du crime. Le gang opérait dans cette zone depuis quelque temps. Ces membres auraient en ce moment pu être arrêtés et associés aux nombreux crimes dans la région.

IPS: Donc, les membres du gang sont restés en liberté? VL: Oui, ils sont restés en liberté.

(Après le meurtre) je me suis rapprochée de la famille Matthews, dont la fille, Leigh, avait également été assassinée dans un crime violent en 2004. Le meurtre de Leigh avait été largement relayé dans la presse, et aussi bien la famille de Leigh que moi-même voulions participer de façon significative à la réduction de la criminalité en Afrique du Sud. Les gens ont demandé comment ils pouvaient aider ou avaient donné de l'argent, et le Trust Leigh Matthews a été constitué, pour garantir des actions réalisables et tangibles.

Primo, nous avons exclu de critiquer le laboratoire de médecine légale (South African Police Service). Nous ne voulions accuser personne; nous voulions aider là où c'était nécessaire. Secundo, nous ne voulions pas jeter de l'argent à la police. Cela ne marche pas. Tertio, nous voulions doter le laboratoire de médecine légale de l'équipement dont il a besoin.

IPS: Peut-on comparer la base de données d’ADN de l'Afrique du Sud aux bases de données dans d'autres pays? VL: Nous avons une base de données d'ADN très limitée par rapport à d'autres bases de données établies à travers le monde. Par exemple, le Royaume-Uni, où la criminalité n'est pas si importante, a relevé plus de trois millions de profils ADN, tandis que l'Afrique du Sud en a moins de 80.000. L'Afrique du Sud a également un retard de près de deux ans dans certains cas. C'est ce fossé que nous essayons de combler.

IPS: Un retard de quoi, exactement? D'analyses d'échantillons? VL: Le retard se rapporte aux échantillons d'ADN qui ont besoin d'être traités : le processus de relevé, d'isolement et d'analyse de l'ADN est assez complexe et long. Par exemple, il y a des kits de viol dans la (province) du Cap occidental attendant simplement d'être acheminés et analysés pour l'ADN. (Un kit de viol est utilisé pour recueillir et conserver la preuve physique d'une agression sexuelle, comme le sperme, les cheveux et le sang). IPS: Vous concentrez-vous entièrement sur l'achat d'équipement pour la base de données, ou vous occupez-vous également de la formation? VL: Nous n'assurons pas de formation; cela est dispensé par le Laboratoire de médecine légale. Nous apportons notre assistance pour les besoins capitaux. Nous voulons aider la police en identifiant les goulots d'étranglement, et en les surmontant par la fourniture de l'équipement.

IPS: Et, quelles sont les réalisations du projet à ce jour? VL: Nous avons offert trois machines de prise d'images au Laboratoire médico-légal à Pretoria (la capitale) d'une valeur de 80.000 rands (environ 12.000 dollars). De la collecte de l'ADN jusqu'à l'analyse, un équipement d'une valeur de quatre millions de rands (environ 564.000 dollars) est nécessaire.

Nous comptons sur le mécénat des entreprises. Nous collectons actuellement des centaines de milliers de rands — et aimerions en collecter des millions. Notre objectif est interminable : il y a toujours quelque chose dont le laboratoire médico-légal a besoin. IPS: Que fait une machine de prise d'images? VL: C'est une camera numérique à haute définition utilisée pour capter l'image d’une preuve. Elle photographie la preuve dans son état original pour l'utiliser devant un tribunal.

Aussi important que soit un profil ADN pour garantir une condamnation, il est impératif de présenter une preuve irréfutable à l'appui lorsqu'on doit témoigner devant un tribunal. C'est là où la machine intervient : pour indiquer la position initiale d'un objet d'où a été prélevé un profil d'ADN — ou même photographier la position d'un colis contenant la preuve soumise pour l'examen médico-légal, pour indiquer que le paquet était bien scellé au moment où il a était reçu. Ceci prouve qu'aucune falsification de la preuve n'a eu lieu, et que les profils d'ADN obtenus à partir de la preuve peuvent être acceptés comme étant valides.

IPS: Pouvez-vous citer des cas où le Projet ADN commence déjà par avoir un impact sur les enquêtes? Est-ce que des criminels qui auraient autrement échappé à la justice ont été jugés avec succès? VL: C'est une question difficile. On ne se rendra compte de la valeur de la base de données qu'avec le temps; ce n'est pas quelque chose d'immédiat. Au fil du temps, nous constaterons des progrès. (Mais) il est irréfutable que l'utilisation de la preuve ADN est prometteuse pour tous les aspects du système de la justice criminelle.

IPS: Comment les autorités qui sont impliquées dans l'expertise médico-légale en Afrique du Sud ont-elles réagi à votre campagne? VL: Très bien. Elles ont bien apprécié le fait que nous les aidions. Elles abattent un travail énorme, mais elles ont des limites.