ABIDJAN, 5 mars (IPS) – Le "dialogue direct" inter-ivoirien a abouti à un accord politique signé dimanche à Ouagadougou, au Burkina Faso, par le président Laurent Gbagbo et le leader des Forces nouvelles (ex-rébellion), Guillaume Soro, pour relancer le processus de paix en Côte d'Ivoire bloqué depuis novembre 2006.
Proposé en décembre par le président Gbagbo, puis accepté par les ex-rebelles, le “dialogue direct” entre les protagonistes de la crise ivoirienne a démarré en février dernier, sous la conduite du nouveau médiateur, Blaise Compaoré, le chef de l'Etat burkinabé, président en exercice de la Communauté économique des Etats d'Afrique de l'ouest (CEDEAO), forte de 15 pays membres.
Aux termes de l'accord, les belligérants ont convenu de parvenir à la réunification du pays et à l'organisation de l'élection présidentielle, dans une période dix mois — avant la fin de l’année –, avec en priorité la formation d'un nouveau gouvernement dans les cinq semaines à venir. Les deux parties ont également convenu de la suppression progressive de la zone de confiance (zone tampon) qui sépare le nord, occupé par les ex-rebelles et le sud, sous contrôle des troupes gouvernementales. Près de 3.000 casques bleus et 2.000 soldats français de l'opération Licorne sont déployés dans cette zone, pour surveiller le cessez-le-feu.
En décembre dernier, faisant sa nouvelle proposition de sortie de crise, le président Gbagbo avait estimé que cette zone “constituait une partition de fait de la Côte d'Ivoire. Pis, elle reste dangereuse pour les populations qui y vivent puisqu'elle est quotidiennement le théâtre d'affrontements”.
“La zone de confiance sera supprimée pour permettre la libre circulation des biens et des personnes. Elle sera remplacée par une ligne verte avec des postes d'observation occupés par les Forces impartiales dont le nombre sera réduit de moitié tous les deux mois jusqu'à leur retrait total”, indique l'accord de Ouagadougou.
Par ailleurs, le texte prévoit la reprise de l'identification des populations pour les prochaines élections. Suivront ensuite le désarmement, le démantèlement des milices et l'intégration des rebelles à la future armée ivoirienne, avec notamment la création d'un Centre de commandement intégré et la participation des états-majors des deux armées belligérantes. Toutefois, l'accord n'indique aucune date pour le début du désarmement.
Pour le suivi de tous ces accords, un cadre permanent de concertation et un comité d'évaluation et d'accompagnement seront mis en place. Ils comprendront, outre les chefs d'Etat ivoirien et burkinabé, Soro, les opposants Alassane Ouattara du Rassemblement des républicains (RDR) et Henri Konan Bédié du Parti démocratique de Côte d'Ivoire (PDCI, ex-parti au pouvoir de l'indépendance du pays, en 1960, jusqu'en décembre 1999).
La Côte d'Ivoire est divisée en deux depuis plus de quatre ans et demi par une rébellion armée qui occupe la moitié nord du pays. Les ex-rebelles estiment avoir pris les armes pour lutter contre l'exclusion présumée des populations du nord de ce pays d'Afrique de l'ouest. Le “dialogue direct” est le premier du genre, cinq ans après le déclenchement de la crise, le 19 septembre 2002, et après l'échec de plusieurs accords précédents. Durant toutes ces années de crise, de Lomé à Ouagadougou, en passant par Accra, Abuja, New York, Pretoria et Brazzaville, au moins cinq accords ont été signés par les différents protagonistes et de nombreuses résolutions adoptées par le Conseil de sécurité des Nations Unies, sans réussir à ramener la paix en Côte d'Ivoire. La dernière résolution (1721), adoptée en novembre 2006, se trouvait encore dans l'impasse, à huit mois du 31 octobre 2007 — date butoir pour la tenue de l'élection présidentielle. Le processus d'identification avait de la peine à démarrer, pendant que le désarmement est toujours au point mort.
Mais, l'accord ne dit aucun mot sur le Premier ministre de transition, Charles Konan Banny, nommé depuis décembre 2005 par la communauté internationale, ni sur le Groupe de travail international chargé de la mise en œuvre de la résolution 1721 de l’ONU. “Il y a un temps pour se battre, mais il y a aussi un temps pour faire la paix. C'est un exploit que le président Gbagbo et le leader des ex-rebelles Guillaume Soro aient décidé de faire la paix”, a commenté le leader des Jeunes patriotes, Charles Blé Goudé, qui soutient Gbagbo, sur les antennes de la radio nationale.
Il a fait la déclaration dimanche soir, avant d’inviter les jeunes à se déplacer à l’aéroport pour accueillir le chef de l’Etat.
“Nous saluons l'accord et invitons l'ensemble des Ivoiriens à faire en sorte qu'il aboutisse”, a-t-il ajouté, sans indiquer l'attitude qu'il adoptera, lui-même, face à sa mise en application. Il avait rejeté dans le passé, par de violentes manifestations de rue, les précédents accords intervenus pour la résolution de la crise.
Politologue basé à Abidjan, Blaise Ehui-Aka a indiqué à IPS : “Il y avait de l'espoir que ces discussions aboutissent. Dans un délai de 10 mois, nous pouvons parvenir aux élections, dans la mesure où les deux parties font véritablement preuve de bonne foi”.
“C'est un règlement qui contentera tout le monde, d'autant plus que les Ivoiriens, les protagonistes et la communauté internationale sont excédés par cette situation de ni paix, ni guerre”, a-t-il soutenu.
“Le PDCI se félicite de la signature de cet accord… Nous sommes heureux de voir que chacun des protagonistes a pu faire preuve de dépassement. Et nous comptons sur la bonne foi des signataires”, a déclaré à la télévision nationale Niamkey Koffi, porte-parole de ce parti, dimanche soir. Pour le RDR, “Il faut que tout soit mis en œuvre pour que tous les compatriotes soient reconnus dans leur citoyenneté. Si l'accord le prévoit, tant mieux”, a souligné, dimanche soir à la télévision, Amadou Gon, secrétaire général délégué de ce parti.
De son côté, le Front populaire ivoirien (FPI, parti au pouvoir) “veut croire à une paix définitive, surtout avec le départ annoncé des forces étrangères”, selon Sylvain Miaka, son secrétaire général.
La Convention de la société civile de Côte d'Ivoire (CSCI), qui dénonçait “le caractère exclusif du dialogue direct”, au départ, se veut toujours prudent. “C'est un deal entre deux personnes et il manquera d'efficacité dans application”, a affirmé à IPS au téléphone, Patrick N'gouan, coordonnateur du CSCI, une organisation regroupant plusieurs associations de la société civile, basée à Abidjan, la capitale économique ivoirienne. “Mais nous osons espérer qu'avec l'honnêteté de chaque partie engagée dans la crise, nous aboutirons à une paix définitive”, a-t-il ajouté.

