RABAT, 27 fév (IPS) – Une femme sur dix au Maroc souffre du cancer de sein. Selon l'Institut national d'oncologie (INO) à Rabat, la capitale, plus de 20 pour cent des cas de cancer au Maroc concernent des femmes et sur un nombre total de 5.100 cas de cancéreux, 1.054 sont des cancers de sein.
Ce n'est pas si évident et il est difficile d'avancer que le cancer au Maroc a tendance à se féminiser, rétorque d'emblée à une question de IPS, Abdelkader Acharqui, professeur de cancérologie au Centre d'oncologie Ibn Rochd (COIR) à Casablanca (ouest du pays), ajoutant que personne n'est à l'abri du cancer. Seulement, le cancer de sein est actuellement le plus fréquent au monde entier et pas seulement au Maroc, dit-il.
Selon Achargui, les causes de ce cancer résident notamment dans le changement de mode de vie des Marocains en général. “L'alimentation est un facteur parmi d'autres”, dit-il. “Car si autrefois, le veau marocain ne pesait qu'une centaine de kilogrammes, actuellement la manipulation hormonale fait que les viandes sont trop engraissées et du coup, l'on court beaucoup de risque de surpoids”.
Pour sa part, Layla Laâlou, chirurgienne cancérologue, exerçant dans le secteur privé à Rabat, a déclaré à IPS, qu'il n'y a pas longtemps, le cancer du col de l'utérus ou “cancer du Tiers Monde”, était en tête des cancers affectant les femmes. Mais aujourd'hui, ajoute-t-elle, avec le développement des conditions de vie et de l'amélioration des services sanitaires, le cancer de l'utérus a diminué, et le cancer de sein est de loin le plus fréquent.
Les deux spécialistes ont relevé également d'autres facteurs responsables de cette maladie au Maroc, tels que l'hérédité, les anomalies génétiques, les facteurs hormonaux, la puberté précoce, la ménopause tardive, l'absence d'allaitement, l'obésité et le mariage tardif. Mais, Dr Acharqui a encore mis l'accent sur un autre facteur, moins connu jusqu'à présent par le public : le stress.
Pour sa part, le professeur Mohamed Lagzaoui du service de la maternité gynécologique du Centre hospitalier universitaire Averroès de Casablanca, affirme que malgré la fréquence du cancer de sein, cela ne veut aucunement dire que la maladie se féminise pour autant, notamment en l'absence de statistiques unifiées. En fait, explique-t-il à IPS, il existe un sérieux problème au niveau des statistiques, qui réside dans l'absence d'un registre national à même de donner une visibilité sur le développement du cancer en général, et du cancer de sein en particulier. Que ce soit à l'INO à Rabat ou au COIR à Casablanca – deux centres publics –, les registres sont partiels, mais plusieurs initiatives sont entreprises pour concevoir un seul registre national, indique une source du COIR.
Selon des spécialistes, le cancer en général, et celui des femmes en particulier, a des retombées sociales très graves. Pour cela, plusieurs sensibilités, notamment féminines, ont créé une Association des amis de l'Institut national d'oncologie (AMINO) à Rabat, avec pour objectif de prêter main forte à cette institution de recherche, mais également aux patients spécialement aux plus pauvres d'entre eux.
“Il s'agit de la maladie de l'ère, nous constatons que le nombre des personnes affectées est en croissance, mais aussi que les femmes et les hommes pauvres ne peuvent pas faire face aux coûts du traitement, d'où notre rôle de les assister notamment au niveau paramédical”, affirme Fatima Boutaleb, membre du bureau de l'AMINO.
Selon Boutaleb, les efforts déployés jusqu'à présent par les deux grands centres de cancérologie, à Rabat et à Casablanca, s'avèrent insuffisants, ce qui explique l'intervention "efficiente" d'organisations non gouvernementales, dont l'Association Lalla Salma (présidée par la princesse Lalla Salma, épouse du roi du Maroc).
Soulignant les efforts déployés dans ce sens, la princesse Salma indique, dans un document publié sur le site Internet de l'association, qu'il s'agit d'un défi devenu un véritable enjeu de société. Selon elle, ce défi voit tomber, tous les jours, les unes après les autres, les barrières psychologiques qui ont trop longtemps freiné le dépistage du cancer et le diagnostic précoce, ralenti la prévention et privé beaucoup de malades des thérapies dont ils avaient besoin.
La cinquantaine, Rquia F., une patiente venue à Rabat, il y a un mois depuis Guercif (est du pays) pour recevoir des soins à l'INO, relate, sur un ton amer, les difficultés quotidiennes pour être admis à l'institut. "Pour disposer d'un rendez-vous d'admission au centre (INO), il faut au moins un à deux mois et parfois plus", dit-elle à IPS. "J'avais de la chance d'avoir une famille à Rabat", ajoute-t-elle, "car je connais des femmes et des hommes qui passent la nuit aux alentours de l'INO, et leur pauvreté fait que toutes leurs familles en pâtissent grandement".
L'Association Lalla Salma précise que seul un tiers des malades est admis dans les deux centres, le reste devrait attendre la disponibilité. Pour pallier ces déficits, des efforts des pouvoirs publics ont abouti à la création de centres anti-cancéreux à Oujda (est), Agadir (sud), Marrakech (centre-sud) alors que d'autres encore sont prévus ultérieurement à Tanger (nord), Fès (centre-nord) et El Hoceima (nord-ouest). Cette philosophie de décentralisation des services d'oncologie, explique Boutaleb, permettra d'atténuer les souffrances des populations des régions lointaines et allégera la lourde tâche des deux centres principaux de Rabat et de Casablanca, avec plus d'efficacité dans le dépistage et le diagnostic. Selon Dr Acharqui, la patiente perçoit une grosseur ou un nodule au niveau du sein; ce nodule qui augmente progressivement de taille est indolore, ce qui nécessite une nomographie afin de détecter les tumeurs avant que ce ne soit trop tard.
“Si en France”, a-t-il expliqué, “les gens parlent de tumeurs à quatre ou cinq millimètres, au Maroc, nous sommes encore à un stade où on mesure la tumeur par centimètres. Ce qui est grave d'abord et impose l'obligation de la mammographie ensuite”.
Le traitement du cancer de sein doit reposer sur un diagnostic précoce augmentant ainsi les chances de guérison et améliorant de ce fait les résultats souhaités tout en conservant le sein, conseillent souvent les médecins spécialisés au cours des émissions de radio ou de télévision de sensibilisation.
Pour le traitement de la maladie, Dr Acharqui n'hésite pas à affirmer : “Nous sommes heureusement loin des stades de développement effroyables des tumeurs constatés en 1990-1995, grâce notamment aux diagnostics précoces et à la sensibilisation qui gagne du terrain”.
De son côté, Dr Lagzaoui a mis l'accent sur les progrès enregistrés en matière de chirurgie, radiothérapie et de traitement médical, notamment avec la chimiothérapie et l'hormonothérapie — traitement du cancer par des substances chimiques ou par des hormones. Pour lutter contre le cancer de sein, une campagne de sensibilisation menée par l'Association Lalla Salma met l'accent sur la nécessité, pour chaque femme, de recourir à des auto-examens de ses seins une fois par mois et à la mammographie à partir de 40 ans.
Le taux de cancer au Maroc varie entre 100 et 180 cas sur 100.000 personnes, alors que les nouveaux cas enregistrés annuellement sont estimés entre 30.000 et 45.000, a indiqué le ministre de la Santé, Mohamed Cheikh Biadillah, lors d'une récente rencontre autour du problème du cancer.

