DROITS-COTE D'IVOIRE: L'excision a la peau dure dans le nord et l’ouest

KORHOGO, nord de la Côte d'Ivoire, 27 fév (IPS) – L'excision est loin d'être abandonnée par les populations du nord de la Côte d'Ivoire, occupé par les rebelles, même si certaines exciseuses se disent prêtes à cesser la pratique en échange de projets pouvant leur assurer un revenu suffisant.

A N'Bougnonkaha, un village de la commune de Korhogo (nord du pays), un jeune homme de 26 ans a été surpris dans une case en train d'exciser des filles de 10 et 18 ans, dans la matinée du 13 février, a déclaré à IPS, Minata Coulibaly, une animatrice du Programme de santé communautaire et de développement (PSCD), chargée de la reproduction et de la vaccination.

“Interrogé après avoir excisé huit filles, il nous a dit qu'il a hérité cette pratique de son père qui lui a fait appel d'Abidjan (la capitale économique du pays) où il était au chômage, pour bénéficier des pouvoirs mystiques que renferme l'excision”, a ajouté Coulibaly. “Après explication des conséquences de l'excision, nous l'avons menacé de le conduire chez un responsable des Forces nouvelles (ex-rébellion) s'il reprenait son activité”.

Chaque année, des filles et jeunes femmes subissent l'ablation rituelle du clitoris et des petites lèvres pour maintenir des traditions ancestrales.

Selon Ezékiel Tuo, du PSCD, plus d'une trentaine de filles ont été excisées cette année dans trois villages de la région de Korhogo. L'an dernier, elles étaient plus d’une quarantaine dans cinq villages.

A Solobley, dans la même région, des parents de plusieurs filles excisées au cours de ce mois, ont affirmé à IPS que l'ablation de ces organes génitaux permet aux jeunes excisées de se préserver et de rester fidèle à leur mari.

Ponontia Sékongo, 50 ans environ, est exciseuse depuis une vingtaine d'années. Elle a indiqué à IPS avoir hérité ce métier de sa mère, une ancienne renommée de son village. Pour elle, abandonner cette pratique signifierait aller contre la mémoire des ancêtres de leur famille. Sékongo reconnaît néanmoins que certaines filles meurent dans cette pratique qui se fait avec des instruments rudimentaires qui provoquent des hémorragies ou des infections mortelles. Mais elle lie ces décès à des “ennemis et des sorciers de la famille, qui profitent de l'excision pour faire du mal à leurs parents”. Avant de faire exciser une fille, ajoute-t-elle, “je conseille aux parents de consulter les charlatans et de faire des sacrifices afin de la protéger”.

“Contrairement aux milieux urbains où les populations luttent énergiquement contre les Mutilations génitales féminines (MGF), cette pratique est appréciée en milieu rural”, affirme Awa Coulibaly, une animatrice rurale du développement, basée à Katiola dans le centre du pays.

“Des peuples du nord et du centre de la Côte d'Ivoire sont des populations très traditionalistes qui pratiquent fortement l'excision chaque année. A ces populations, s'ajoutent celles de l'ouest”, confirme à IPS, Marie-Louise Soro, de l'organisation non gouvernementale 'Animation rurale de Korhogo (ARK), basée à Korhogo.

Selon les résultats des enquêtes menées par l'ARK, près de 80 pour cent de petites filles et de jeunes femmes sont excisées chaque année dans les villages du nord, du centre et de l'ouest de ce pays d'Afrique de l'ouest, déchiré par une rébellion depuis quatre ans et demi.

Selon Soro, les exciseuses se composent de deux catégories. “Les itinérantes qui sont des professionnelles, généralement originaires des pays voisins comme le Mali, le Burkina Faso et la Guinée-Conakry. Elles sont volontairement sollicitées par les parents qui veulent faire exciser leurs filles. Ensuite, les autochtones, qui prétendent hériter de père en fils ou de mère en fille”.

Toutefois, de plus en plus d'exciseuses déclarent vouloir laisser tomber ce métier fort décrié partout à présent. Veuve et mère de cinq enfants, Djeneba Kéïta, résidant à Mankono (centre-ouest du pays) et exciseuse professionnelle d'origine malienne, se dit favorable à abandonner son couteau et ses lames à une condition.

“Je suis prête à abandonner pourvu que des personnes ou des associations me viennent en aide à créer des activités qui pourront nourrir ma famille. Je gagne par enfant excisée 5.000 francs CFA (environ 10 dollars) et des dons en nature (riz, maïs et des draps)”, a-t-elle confessé à IPS, la semaine dernière à Mankono. “Chaque année, je parcours le département pour faire l'excision. Et cela me rapporte un peu d'argent et de nourriture”. Sylvie Gueu 28 ans, originaire du village de Gbapleu, dans le département de Man (ouest du pays), veut le maintien de l’excision, mais en limitant le nombre des organes à couper. “Nous souhaitons que la mutilation se pratique uniquement sur l'organe extérieur… Mais l'abandonner serait aller contre les pratiques traditionnelles et culturelles”, a-t-elle dit à IPS.

Soulignant les nombreuses conséquences néfastes des MGF, Tuo du PSCD a indiqué à IPS que “lors de sessions de formation des accoucheuses traditionnelles, nous en profitons pour leur expliquer que la majorité des cas de mortalité maternelle est le fait de l'excision”. Cependant, a-t-il ajouté, “L'abandon de cette pratique devient de plus en plus difficile dans les villages d'autant qu'elle est beaucoup liée à la tradition. Certains la pratiquent encore sous prétexte que c'est pour donner une propreté intime et une éducation normale à la fille”.

Mais, pour Zana Sanogo, directeur du PSCD, le manque de financement de projets ne permet pas aux ONG de lutter efficacement contre les MGF, notamment dans les anciennes zones rebelles du pays.

Toutefois, à Péguekaha, un village du nord connu pour être adepte des MGF, plus d'une vingtaine d'exciseuses ont accepté de renoncer sans contrepartie, début-février, à leur métier et ont publiquement remis à l'ONG ARK leurs couteaux et leur matériel d'excision.

Malgré les décès et autres conséquences graves enregistrés, aucune exciseuse n'a jamais été condamnée en Côte d'Ivoire depuis l'adoption d'une loi en 1998 qui interdit les MGF. Elle prévoit que toute atteinte néfaste à l'intégrité des organes génitaux d'une femme, par voie de mutilation totale ou partielle, excision…, est passible d'une peine d'emprisonnement d’un à cinq ans, et d'une amende de 720 à 4.000 dollars. La peine est portée de cinq à 20 ans de prison si la victime meurt des suites de l’opération.

Depuis le 19 septembre 2002, la Côte d'Ivoire est coupée en deux par une rébellion armée qui occupe la moitié nord du pays après l'échec d'une tentative de coup d'Etat. Les rebelles estiment avoir pris les armes pour lutter contre une exclusion présumée des populations de cette partie du territoire.