LAGOS, 14 fév (IPS) – Au Nigeria, rien ne semble déchaîner les passions plus que le recensement. C'est pour cette raison que certains Nigérians continuent de contester les résultats du recensement de 2006, publiés par le président Olusegun Obasanjo, à la fin du mois dernier.
Certains des 36 Etats du pays ont rejeté le résultat de l'opération, qui est provisoire. Le résultat final devrait être publié vers la fin de l'année ou au début de l'année prochaine, selon la Commission nationale de la population (NPC). Menant la campagne, le gouverneur de l'Etat de Lagos, Bola Tinubu, a également demandé un nouveau comptage. Ses employés et des leaders communautaires ne peuvent pas accepter le fait que la population de la ville septentrionale de Kano ait dépassé celle de Lagos, la plus grande ville du Nigeria. Selon le recensement de 2006, la population de Kano est maintenant estimée à environ 9,4 millions, tandis que celle de Lagos — dans le sud du Nigeria — est à la traîne avec quelque 9,1 millions. "Nous voulons un nouveau décompte dans l'Etat de Lagos. C'est le comble de la corruption; falsifier les résultats du recensement pour plaire à certaines personnes. Aucune masse d'ajustement apportée aux chiffres ne peut les corriger", a déclaré Tinubu, la semaine dernière.
Un recensement parallèle, effectué par l'Etat de Lagos en collaboration avec la NPC, estime la population de Lagos à plus de 17,5 millions, a indiqué Tinubu.
"L'étude interne de la Banque mondiale, faite en collaboration avec le Bureau des statistiques de l'Etat de Lagos en 2006, a montré que la taille du ménage moyen était de six", a souligné Obafemi Hamzat, membre de la Commission sur la science et la technologie de l'Etat de Lagos.
"Si de l'aveu de la NPC, les formulaires des quelque 4,9 millions de ménages étaient remplis et scannés en utilisant un chiffre minimum de quatre personnes par ménage, la population de l'Etat de Lagos devrait être autour de 19,6 millions", a souligné Hamzat.
Une enquête menée par IPS dans certaines banlieues de la ville montre que la plupart des locataires vivent dans une chambre à l'intérieur d'un bungalow avec leur famille. Excepté les chambres occupées par des célibataires, pas moins de six personnes en moyenne vivent dans chaque chambre, en particulier dans des banlieues pauvres.
Pendant plus d'une décennie, Lagos a été tristement célèbre pour ses embouteillages qualifiés de pires d'Afrique. Et pour la pire dégradation à l'environnement qui, à un certain moment, a donné à la métropole le nom de ville la plus sale à cause de l'énorme quantité d'ordures générées quotidiennement.
Le pasteur local Martins Iwuanyawu de Leadership Watch, une organisation non gouvernementale basée à Lagos, impliquée dans le développement des jeunes pour un rôle de leadership, croit que des manipulations jouent un grand rôle dans le recensement. "La commission (de la population) a semé une pagaille monstre dans l'opération. Par exemple, le résultat provisoire montre qu'il y a plus d'hommes que de femmes et plus d'adultes que de jeunes. Ceci exige une recherche scientifique", a-t-il déclaré.
Le recensement de 2006 évalue la population du Nigeria à plus de 140 millions, avec les hommes constituant 71,7 millions (51,22 pour cent), tandis que les femmes seraient 68,3 millions (48,78 pour cent).
Le nord du Nigeria, comme dans les recensements précédents, a enregistré une population plus nombreuse que le sud. Mais cette fois-ci, le fossé s'est creusé de plus de 10 millions. Dans le recensement de 1991, le nord comptait 46,2 millions de personnes, tandis que le sud comptait 42,8 millions. Dans le recensement de 2006, le nord a enregistré 75 millions de personnes, et le sud 65 millions.
Plus de 265 millions de dollars ont été dépensés dans le recensement. Les Nations Unies ont apporté 52 pour cent du budget. Le Département britannique pour le développement international (DFID) a soutenu l'opération avec son imagerie satellitaire pour la Délimitation des zones par le recensement (AED) à environ 57.000 dollars. L'Union européenne a apporté une contribution de 13 millions d'euros (environ 15 millions de dollars), selon la NPC.
Depuis l'indépendance vis-à-vis de la Grande-Bretagne en 1960, le recensement au Nigeria a toujours été controversé puisque les chiffres sont souvent manipulés et gonflés pour des raisons politiques et économiques. La création de nouveaux Etats et de gouvernements locaux est basée sur la superficie et la population, tandis que les allocations budgétaires aux Etats et aux gouvernements locaux sont également fondées sur la population d'une région.
Le recensement post-indépendance, organisé en 1962 après beaucoup de mécontentement, a été reprogrammé pour 1963. Bien que le résultat du recensement de 1963 qui a estimé la population du Nigeria à 55,66 millions ait été contesté, il est resté le point de référence sur lequel le gouvernement et les institutions internationales basaient leurs projections jusqu'en 1991 quand l'armée a effectué un autre recensement refusé. Le recensement de 1991, qui estimait la population du Nigeria à 88,5 millions, a été également contesté avec plus de 100 procès intentés à la NPC.
Le recensement de 2006 allait vers des ennuis dès ses tous premiers débuts à cause de certains problèmes perceptibles. Par exemple, des agents recenseurs dans certains Etats ont abandonné leurs postes de travail pour protester contre le non-paiement de leurs allocations. Dans l'Etat de Rivers riche en pétrole, quelque 400 agents recenseurs ont disparu, en même temps que des matériels essentiels, après avoir pris leurs primes de formation.
On a également rapporté une perturbation du recensement dans l'est du Nigeria par le Mouvement pour l'actualisation de l'Etat souverain du Biafra (MASSOB). Cette milice est en train de lutter pour la création de "l'Etat du Biafra" — le nom adopté par les populations de l'est durant leur tentative sécessionniste non réussie en 1966, qui a conduit à une guerre civile de 30 mois (1966-1970).
Des critiques ont déploré également le fait que les cinq jours réservés pour l'opération étaient largement insuffisants considérant le nombre de questions contenues dans les formulaires de la NPC et ont demandé sa prorogation. Ils ont également affirmé que le moment choisi pour l'opération, qui s'est déroulée pendant la saison pluvieuse, affectait le mouvement des agents recenseurs dans le sud, en particulier dans l'Etat de Lagos, qui enregistre une pluviométrie supérieure à celle du nord. "Sur la base de faits disponibles au PNUD (Programme des Nations Unies pour le développement), je crois que la population du Nigeria devrait se trouver entre 170 et 180 millions à l'heure actuelle — certains Etats ont également déploré le fait qu'ils ont été sous-comptés", a indiqué le pasteur Iwuanyawu.
Il a attribué la croissance de la population du Nigeria à l'ignorance et à l'absence d'une politique de contrôle des naissances bien définie.
"Il y a encore tellement d'ignorance et ceci a permis une croissance de la population. Les Nigérians, en particulier du nord (musulman), ne savent pas qu'ils doivent contrôler les naissances. Le gouvernement, lui aussi, n'a pas un contrôle bien défini de la population comme d'autres pays. Donc notre population va continuer de croître", a souligné Iwuanyawu.
Il est probable que les erreurs contestées soient corrigées avant la publication des résultats définitifs.
"La publication des chiffres définitifs du recensement pourrait prendre six à huit mois à partir de maintenant — peut-être l'année prochaine. Le devoir de présentation d'un résultat sans erreur est énorme", a déclaré Sumaila Makama, président de la NPC, aux agences donatrices au cours d’un récent dîner à Lagos.

