NAIROBI, 26 jan (IPS) – Des appels aux institutions financières internationales pour qu'elles annulent les dettes des pays pauvres envers elles, se sont faits de plus en plus retentissants au dernier jour du Forum social mondial (FSM) dans la capitale kényane, jeudi.
Des militants anti-dette participant à l'énorme forum de la société civile ont demandé 100 pour cent d'annulation de dette, affirmant que ce poids continue non seulement de nuire aux économies des pays pauvres du monde, mais que la plupart des dettes sont "illégitimes".
Même le prix Nobel Wangari Maathai, une invitée du FSM, a joint sa voix à la campagne. "Ce n'est un secret pour personne qu'un grand nombre de prêts a été octroyé à plusieurs dirigeants dictateurs, irresponsables en Afrique et ailleurs, et que l'argent n'a jamais profité à ceux à qui c'était destiné", a-t-elle déclaré, se faisant ovationner par toute l'assistance debout.
"Comment pouvez-vous punir les pauvres citoyens, qui n'ont jamais été consultés au sujet des prêts, qui ont été utilisés pour les opprimer, pour renforcer les élites au pouvoir se montrant coopératives, et pour exploiter les ressources au détriment de la santé, de l'environnement et du bien-être des populations? Ces dettes ont été non seulement mal conclues, mais sont illégitimes".
Ce qui est également préoccupant, c'est le fait que le poids de la dette, dans plusieurs pays pauvres, ait continué par croître au cours des années sous des régimes successifs, par exemple aux Philippines.
Joel Virado, un membre philippin de la Chambre des représentants qui était présent au FSM, a dit que la dette de son pays était passée de 599 millions de dollars en 1965 à 60,1 milliards de dollars actuellement. La dette actuelle représente 48 pour cent du produit intérieur brut (PIB).
La gestion de la dette, estiment des experts, a réduit les budgets des pays en développement. Il n'y a pas assez d'argent pour permettre aux gouvernements de payer pour les services de base dont l'éducation et la santé. Pour des millions de personnes en Afrique subsaharienne, abritant 64 pour cent de la population mondiale vivant avec le VIH/SIDA, les médicaments anti-rétroviraux qui prolongent la vie sont vendus à des prix largement hors de leur portée.
L'annulation de la dette a été perçue comme étant capitale pour l'orientation du développement de l'Afrique, et la réalisation des huit Objectifs du millénaire pour le développement (OMD).
Selon Moussa Demba, coordonnateur de la section africaine de Jubilée Sud, une alliance mondiale de mouvements luttant contre la dette, le poids total de la dette de l'Afrique subsaharienne est d'environ 210 milliards de dollars, ce qui représente 85 pour cent de son PIB.
Il a déclaré à IPS : "Si les dettes sont annulées, l'Afrique et d'autres nations pauvres auront plus de souveraineté pour décider de leurs propres mécanismes de développement, étant donné que les conditions qui ont précédemment été liées aux prêts ont maintenu les nations pauvres à la merci des nations riches".
Au nombre de ces conditions, se trouve la privatisation, qui a dévasté des économies nationales.
"Des milliers de travailleurs ont été compressés et le redressement rentable et coûteux a conduit à l'exclusion de centaines de milliers de personnes des services. Par ailleurs, des flux d'investissements directs attendus et l'accès à la nouvelle technologie ne se sont pas concrétisées", ont écrit les auteurs d'un nouveau livre, "L'Etat, la privatisation et le secteur public en Afrique du Sud", qui a été lancé au FSM de Nairobi. Jubilée Sud estime que plus de 60 pays ne pourront pas réaliser les OMD sur lutte contre la pauvreté d'ici à 2015 si leurs dettes ne sont pas totalement annulées.
L'année dernière, le G8, le Groupe des huit nations les plus riches (Etats-Unis, Allemagne, France, Japon, Grande-Bretagne, Italie, Canada et Russie), a annulé les dettes de 18 pays, dont 14 en Afrique. Le G8 contrôle le Fonds monétaire international et la Banque mondiale.
Toutefois, des campagnes mondiales de lutte contre la dette ont affirmé que ce n'était pas suffisant, exigeant que l'exercice d'annulation de la dette couvre toutes les nations pauvres du monde, avec un accent particulier sur la dette illégitime.
"La dette illégitime ne concerne pas seulement le règlement des prêts illégitimes du passé, mais tout aussi important, il concerne la garantie de prêts plus responsables à l'avenir", a noté la lauréate du Nobel Maathai.
Ceci exige un dialogue entre les gouvernements riches et pauvres et que les institutions financières internationales "s'en tiennent à leurs propres normes proclamées d'équité et de justice et voient combien le poids de la dette est illégitime pour les pauvres" a-t-elle souligné.
Au Kenya, une initiative pour amener le gouvernement à rendre compte des prêts irresponsables est en cours.
Le Réseau kényan pour l'allègement de la dette, une organisation qui en chapeaute plusieurs autres, essaie de se procurer les documents de la dette pour les faire examiner par une équipe d'experts qui vérifiera comment l'argent a été utilisé. L'équipe calculera également le pourcentage auquel le prêt a été remboursé.
Selon son coordonnateur Njuki Githethwa, la campagne comprend également un programme de sensibilisation du public pour accroître la prise de conscience sur les implications de la dette. Par ailleurs, des gens vont accroître la pression à travers leurs députés pour le vote d'une nouvelle loi demandant la suspension du remboursement de la dette illégitime du Kenya.
"Il est important d'impliquer le public parce qu'ils paient le prix lorsqu'il s'agit du remboursement de l'argent dont ils n'ont pas bénéficié", a dit à IPS Githethwa. Le poids total de la dette du Kenya est d'environ 10 milliards de dollars. Le service du remboursement de la dette coûte environ 22 pour cent du budget du pays.
Si elle est promulguée, la nouvelle loi garantira une plus grande transparence à l'avenir. Dorénavant, toutes les demandes de prêts devront recevoir l'approbation du parlement.

