YAOUNDE, 14 déc (IPS) – En prélude au Forum social mondial (FSM) qui se réunira en janvier prochain dans la capitale kényane, Nairobi, certaines organisations non gouvernementales (ONG) du Cameroun vont-en guerre contre le “néolibéralisme” et l'injustice.
Poussés par une grande volonté de changement dans les relations économiques internationales, ces organisations de la société civile développent de nouvelles conceptions sur l'avenir politique et économique de ce pays d'Afrique centrale.
Pour ces ONG, l'idéologie économique qualifiée de néolibéralisme est à l'origine de l'endettement du Cameroun auprès de la Banque mondiale et du Fonds monétaire international (FMI), mais elle est également à la base des iniquités du système économique mondial défavorable au Cameroun et aux autres pays africains.
Le Cameroun a atteint le point d'achèvement fixé dans le cadre de l'initiative en faveur des pays pauvres très endettés, en mai dernier. Cette étape lui permet d'être éligible à des annulations supplémentaires de ses créances, au titre de l'initiative d'allègement de la dette multilatérale envers le FMI, la Banque mondiale et la Banque africaine de développement. Selon ces institutions, l'allègement de dette du Cameroun s'élève à 1,26 milliard de dollars environ, soit une réduction de 27 pour cent de la dette du pays. A cette annulation, viendra s'ajouter un autre allègement de 1,13 milliard de dollars dans le cadre des dettes annulées par la France, le Japon, le Canada et l'Allemagne. Au total, la dette du Cameroun sera donc allégée de 2,39 milliards de dollars. Les ONG estiment que l'annulation de la dette devrait profiter aux pauvres. La population, selon ces organisations, comprendrait mal qu'après les sacrifices imposés depuis dix ans, elle n'en perçoive pas enfin le bénéfice car le but de l'allègement de la dette est de réduire la pauvreté.
Toutefois, ces ONG continuent de soutenir que les programmes d'ajustements structurels (PAS), inspirés par le néolibéralisme, et qui ont été imposés aux Etats africains à la fin des années 1980, ont engendré la pauvreté partout au Cameroun. “Dans les prochains jours, nous allons en finir avec le capitalisme qui nous a causé beaucoup de malheurs”, a déclaré à IPS, Henri Dikoumé, membre de la Fédération des organisations de la société civile du Cameroun, un rassemblement d'ONG basé à Yaoundé, la capitale camerounaise.
“Notre vision alternative du Cameroun”, ajoute-t-il, “est celle d'un pays centré sur l'être humain. L'avenir du peuple camerounais doit être entre les mains de ses enfants et nous sommes solidaires avec toutes les forces qui, dans ce pays, s'engagent à concrétiser de véritables solutions de rechange”.
En novembre dernier, une rencontre avait permis aux groupements d'agriculteurs, aux associations de femmes, ONG, dirigeants syndicaux et intellectuels, de se rassembler et de dénoncer la mondialisation en cours. Ils ont exigé également l'augmentation de l'aide au développement et une application locale des normes internationales du travail.
Ce sont “des solutions alternatives vagues”, déplore Paul Mboui, coordinateur du Groupement d'experts en développement, un cabinet basé à Yaoundé. “S'ils se sont donné la peine d'améliorer l'organisation et la coordination des mouvements sociaux de ce pays face aux problèmes de développement de base, il est en revanche difficile de dire si ces gens ont réussi aussi à définir des alternatives à l'ordre économique actuel”.
“Ils dénoncent la 'mondialisation néolibérale', mais ils ont du mal à s'exprimer d'une voix sur des changements précis de politiques”. Selon Mboui, leur vision alternative relèverait plus de l'utopie que d'un programme de travail pratique.
Il explique à IPS que l'annulation de la dette, la refonte des PAS et la lutte contre la pauvreté ne sont pas l'apanage des seules organisations de la société civile, mais sont également des objectifs poursuivis par des institutions financières internationales.
Par ailleurs, certaines ONG affirment qu'une meilleure mobilisation contre les politiques économiques actuelles ne peut se faire que si et seulement si les mouvements sociaux camerounais adoptaient une position commune sur les problèmes à aborder au FSM de Nairobi.
“Cela ne signifie pas pour autant que les populations camerounaises…ne s'intéressent pas à des problèmes comme la dette et la libéralisation de l'économie”, indique à IPS, Marie Kamwa, de l'Institut pour la formation et le développement, une ONG basée à Yaoundé. “Grâce au prochain FSM, nous serions désormais partie prenante du mouvement social mondial et le Cameroun pourra s'exprimer à Nairobi”.
Michel Mvondo, directeur du Centre d'information sur le commerce, un cabinet basé à Yaoundé, explique à IPS qu'il revient aux Camerounais de savoir négocier dans le cadre de l'Organisation mondiale du commerce (OMC) et d'autres instances commerciales. Selon lui, des antagonismes politiques ont souvent empêché les Camerounais de former un mouvement plus important.
“Lorsque le Cameroun ou un autre pays en voie de développement ouvre son économie aux investisseurs étrangers, les capitaux affluent et les populations profitent du développement et de la croissance économique”, affirme, à IPS, Hermine Dipanda, économiste enseignante à l'Université de Douala, la capitale économique du pays.
Prosper Wounkep, un autre économiste, ne partage pas cette opinion, indiquant que des investissements étrangers ne profitent pas toujours aux populations lorsque celles-ci sont sous employées. Il cite le cas du pipeline Tchad-Cameroun pour évacuer le pétrole tchadien vers un port camerounais, mais qui a beaucoup appauvri les populations riveraines le long de cet oléoduc, notamment par la confiscation de leurs terres.
Mais, Dipanda reconnaît que les capitaux affluent seulement dans les pays disposant de ressources naturelles susceptibles d'être exploitées, selon elle, citant l'exemple des investisseurs qui viennent dans des pays dévastés par la guerre, comme l'Angola ou le Soudan riches en pétrole.
Toutefois, certains observateurs regrettent que le débat sur la mondialisation reste confiné dans les milieux universitaires. “Ce sont les populations ordinaires qui souffrent et ressentent les effets du néolibéralisme, même sans savoir ce que ce terme signifie”, observe Dipanda.
Néanmoins, Christophe Essomba, membre de la Coopérative agricole des planteurs de l'Ouest Cameroun, estime que le mouvement social gagne lentement du terrain.
“Il a fallu du temps aux compatriotes pour comprendre le complot qui se tramait contre eux”, dit-il à IPS. “Mais les gens souffrent et meurent, et ils savent maintenant que c'est surtout à cause de la Banque mondiale et du FMI. Nous recherchons donc des politiques différentes”.
La Banque mondiale comprend les contestataires, mais elle se défend. Selon Marie Claire Mani, économiste en service à la Banque mondiale au Cameroun, les accusations des ONG contre l'institution sont compréhensibles. Mais, dit-elle à IPS, pour redresser l'économie d'un pays comme le Cameroun, il fallait imposer des réformes qui incluent la transparence des dépenses. “C'est de notre droit de demander que notre aide soit dépensée de manière transparente”.

