NAIROBI, 14 déc (IPS) – Alors que 2006 s'achève, les inquiétudes liées au mauvais palmarès du Kenya en matière de lutte contre la corruption augmentent dans cette nation d'Afrique de l'est. Les autorités ont constamment dit qu'elles étaient attachées à la lutte contre la corruption; mais selon des organisations de la société civile, les divers développements indiquent un manque de volonté politique pour extirper ce fléau.
En particulier, ces groupes ne sont pas d'accord avec la récente reconduction des ministres qui avaient quitté le gouvernement plus tôt cette année, après avoir été impliqués dans deux scandales de corruption.
La démission de David Mwiraria de son poste de ministre des Finances et de Kiraitu Murungi en qualité de ministre de la Justice était intervenue au milieu de pressions publiques demandant que les hommes démissionnent afin de permettre des enquêtes sur leurs rôles présumés dans l'escroquerie d'Anglo Leasing. George Saitoti a également démissionné de son poste de ministre de l'Education à cause de ses liens présumés avec le scandale Goldenberg.
Toutefois, le président Mwai Kibaki a rétabli deux des hommes dans leurs fonctions il y a un mois. Saitoti est retourné au ministère de l'Education, tandis que Murungi est devenu ministre de l'Energie. Ceci en dit long sur les intentions réelles du gouvernement dans la guerre contre la corruption, affirme Morris Odhiambo, directeur exécutif du Centre de droit et de recherche internationale.
"C'est le plus grand indicateur que le gouvernement est en train de tromper le public. Il n'y a aucune guerre en cours contre la corruption. Bref, il n'y a rien pour montrer que le gouvernement est sérieux lorsqu'il parle de combattre la corruption", a-t-il dit à IPS. Le centre, basé dans la capitale, Nairobi, fait pression en faveur des droits de l'Homme, de la démocratie et de la bonne gouvernance.
Une récente étude de la section kényane de 'Transparency International', une organisation de lutte contre la corruption, affirme que le pays perd 1,2 milliard de dollars par an à cause de la corruption.
Le scandale Goldenberg a eu lieu au début des années 1990 alors que Daniel arap Moï était au pouvoir. Cela a débouché sur la perte pour le gouvernement d'environ 600 millions de dollars à travers des exportations fictives d'or et de diamant. Des responsables clés comme Moï et plusieurs de ses ministres, dont Saitoti, étaient impliqués dans le scandale — décrit comme le plus gros ayant jamais eu lieu au Kenya.
A ce jour, personne n'a été poursuivi en relation avec l'affaire, même si elle a fait l'objet d'une enquête de la part d'une commission à un coût de plus de sept millions de dollars de l'argent du contribuable. La commission, nommée en 2003, a présenté son rapport au gouvernement au début de cette année.
Le scandale d'Anglo Leasing a été mis à jour en 2004, et concernait des contrats douteux de plusieurs millions de dollars pour la fourniture d'un système de fabrication de passeports infalsifiables, et pour la construction de laboratoires de médecine légale. Les contrats impliquaient 'Anglo Leasing et Finance Limited' — une société fictive.
Une partie de l'argent payée en relation avec cette escroquerie a été retournée au Kenya. Toutefois, les autorités n'ont pas tout déballé sur les noms des personnes responsables du transfert des fonds, comme l'exigeaient les activistes de défense des droits.
"Le public a besoin de connaître la vérité parce que c'est de l'argent du contribuable que nous parlons ici", a déclaré Odhiambo.
En plus de Mwiraria et Murungi, d'autres autorités de haut niveau sont impliquées dans le scandale d'Anglo Leasing, comme le vice-président Moody Awori, qui a défié la pression publique qui voulait l'amener à démissionner de son poste. Mais dans un développement que certains pourraient considérer comme ironique, John Githongo, l'ancien secrétaire permanent pour l'éthique et la gouvernance, a abandonné son travail en relation avec le scandale.
Githongo avait compilé une liste de personnes qui auraient pris part à l'escroquerie d'Anglo Leasing dans le cadre de son travail sur des recommandations à Kibaki au sujet de la réduction de la corruption. Il soutient que le président était tenu informé des développements liés à Anglo Leasing, mais n'avait pris aucune mesure.
Githongo a finalement démissionné en 2005, affirmant que des membres influents du gouvernement entravaient ses efforts pour lutter contre la corruption. Il vit maintenant en Grande-Bretagne.
Des responsables de la Commission kényane de lutte contre la corruption se sont rendus à Londres plus tôt cette année pour interroger Githongo sur ses conclusions et enregistrer la conversation sur une cassette. Cependant, les agents ont indiqué plus tard que le magnétoscope utilisé s'était révélé défectueux et que toutes les informations qu'ils avaient réunies avaient été effacées — un développement perçu par certains comme un effort pour étouffer les enquêtes sur Anglo Leasing.
Certains militants anti-corruption affirment que la législation au Kenya est inadaptée à la tâche de la lutte contre la corruption.
Ils attirent, par exemple, l'attention sur l'exigence de la déclaration de biens contenue dans la Loi sur l'éthique des responsables publics, de 2003, qui stipule que les autorités publiques, depuis le président jusqu'aux coursiers de l'administration, doivent déclarer leurs revenus, leur patrimoine et leurs dettes — ainsi que ceux de leurs conjoints et personnes à charge. L'exigence vise à contrôler le pillage des ressources publiques. Toutefois, la loi autorise également que les déclarations de biens restent confidentielles — ceci malgré des affirmations selon lesquelles l'accès du public à ces déclarations joue un rôle déterminant dans la promotion d'une culture de comptes à rendre.
"Nous avons dit : 'Laissez-nous ouvrir cette déclaration', mais rien ne s'est passé. La responsabilité incombe totalement à tout le parlement pour avoir voté une loi aussi imparfaite, et à l'exécutif pour y avoir donné son accord", a souligné Odhiambo. "Ils ont créé les lacunes dans la loi pour ne pas avoir à rendre des comptes à quelqu'un".
En 2004, Robinson Githae, alors juge assistant, avait indiqué à IPS que le gouvernement "recherchait la meilleure approche à cette question selon l'intérêt public, et nous allons bientôt proposer une solution". Deux années après, le statu quo demeure toujours.

