ENVIRONNEMENT-AFRIQUE: Le continent a déjà connu des situations extrêmes dues au climat

BROOKLIN (Canada), 29 nov (IPS) – Les scientifiques ont un aperçu sommaire des conséquences du changement climatique en Afrique, mais un bref retour dans le temps peut également nous avertir des implications futures pour l'environnement et les populations du continent.

A la fin du siècle dernier, la sécheresse persistante en Afrique de l'est a provoqué des dizaines de milliers de morts parmi les peuplades Massaï et bouleversé le paysage écologique et politique, indique le dernier numéro de la revue scientifique “African Journal of Ecology”.

Les Massaï appellent “Emutai” (“essuyer”) cette période de sécheresse et de fléaux qui a touché la région entre 1883 et 1902. Au cours des années 1883 et 1884, la peste porcine a anéanti le bétail, la variole a décimé la population, tandis que la famine et la sécheresse qui s'est prolongée deux années durant ont marqué la majeure partie de cette décennie.

“J'ai vu des femmes squelettiques, dont les yeux globuleux semblaient frappés de folie à cause de la faim; des enfants qui ressemblaient plus à des grenouilles qu'à des êtres humains; des 'guerriers' qui pouvaient à peine ramper; des affaiblis et des indolents. Il s'agissait de réfugiés de Serengeti…”, écrivait en 1894 le géographe autrichien Oscar Baumann.

Au cours de cette période, la nature a également subi d'importants changements. “La sécheresse, les incendies et la disparition de la végétation ont provoqué un cycle d'érosion sévère”, indique Lindsey Gillson, chercheuse à l'Université du Cap, en Afrique du Sud. Elle s'est intéressée aux changements géologiques du Parc national du Tsavo, dans le sud-est du Kenya, une région pourtant semi-aride, où la végétation résiste bien à la sécheresse.

Lorsque les bovins sont morts, les Massaï se sont tournés vers des chèvres et des moutons, ce qui a probablement contribué à la disparition temporaire de la végétation, explique-t-elle. Quand la pluie a finalement refait son apparition, l'érosion avait modifié le sol de la région, mais également sa capacité à nourrir les bestiaux ou d'autres animaux qui paissent dans l'herbe.

Les célèbres parcs naturels du Kenya — celui du Serengeti, du Tsavo, de Mkomazi et la réserve Amboseli — étaient traditionnellement des territoires Massaï, mais ils ont été pratiquement vidés de leurs populations à l'arrivée des colons européens, souligne Jon Lovett du Centre d'écologie, de droit et de politique de l'Université de York, en Grande-Bretagne.

Les effets du changement climatique pourraient entraîner des sécheresses et des inondations plus importantes et plus fréquentes en Afrique, a-t-il dit à IPS. “Les prévisions sur le changement ne fournissent qu'un aperçu sommaire des faits, mais l'histoire nous apprend combien les chocs écologiques sont apparentés, et témoigne des conséquences catastrophiques qu'ils peuvent avoir sur les systèmes sociaux”.

Depuis 2003, certaines régions du Kenya sont régulièrement en proie à la sécheresse. Dans le nord du pays, les bergers ont déjà perdu 10 millions de bêtes. Dans le district de Turkana, deux tiers des peuplades n'ont plus de moyens de subsistance. Cinq millions de bovins sont morts dans la région Massaï du Kajiado, dans le sud du Kenya, a indiqué Sharon Looremeta, une militante Massaï pour l'environnement, lors de la 12ème Conférence internationale sur le climat, qui s'est tenue plus tôt ce mois dans la capitale kényane, Nairobi.

“Les scientifiques nous disent que, très bientôt, ces images de faim et de souffrance seront les seules que nous pourrons voir en Afrique”, avait déclaré Looremeta.

L’essor du royaume Zulu a également coïncidé avec des conditions de changement environnemental. Au début du 19ème siècle, les périodes d'intense sécheresse ont coïncidé avec les guerres et les dispersions de populations, comme ce fut le cas pour les Nguni, note Lovett dans la revue “African Journal of Ecology”.

Les Nguni s'étaient installés en Tanzanie, obligeant les guerriers Hehe à défendre leur territoire. Les colons allemands arrivés à la fin du 19ème siècle, ont rencontré la force combattante et efficace des Hehe, qui a conduit à la fameuse défaite de l’armée coloniale allemande à Lugalo. Le pouvoir militaire strict allemand, qui a suivi, a entraîné de grands bouleversements socio-économiques pour les Hehe, et de vastes parties du territoire n'ont plus été peuplées. Certaines de ces terres sont devenues des réserves forestières vers 1950, formant le Parc national des montagnes d'Udzungwa, affirme Lovett.

“Ce que nous pouvons apprendre du passé, c'est comment les sociétés et les individus ont jadis réagi aux événements extrêmes”, écrit-il.

Les défenseurs de l'environnement estiment que la Conférence sur le climat de Nairobi, qui s'est clôturée le 17 novembre, n'est parvenue à aucune avancée réelle en matière de réduction des émissions de gaz à effet de serre des pays industrialisés. Elle n'a également enregistré aucun engagement en matière de fonds destinés à aider l'Afrique à faire face au changement climatique.

Mais, ‘’Des événements comme ceux qu'ont connus les Masaï au début du siècle, et qu'ils surnomment ‘Emutai’, seront de plus en plus fréquents à l'avenir, et nous devons nous y préparer’’, estime Lovett. “Les travaux (de Gillson) sont importants, car ils nous montrent ce qui s'est passé auparavant, nous sommes prévenus à présent. Mais La grande question demeure : les décideurs politiques en prendront-ils note?”