DROITS-KENYA: La première politique agraire – mais peut-être pas la meilleure

NAIROBI, 28 nov (IPS) – Des injustices historiques qui ont débouché sur la non possession de terres par des Kényans ont été le point de mire de récentes discussions publiques sur une politique agraire -la première à être élaborée dans ce pays d'Afrique de l'est.

Précédemment, le Kenya n'avait aucune loi bien définie sur la manière de gérer la terre, ce qui a conduit à une interruption dans la gestion des terres. Des disparités dans la propriété foncière, l'insécurité du bail et le du squat sont apparus, occasionnant souvent des conflits. L'absence d'une politique agraire a également ouvert la voie à la dégradation de l'environnement. Le Projet de politique agraire nationale d'octobre 2006, rédigé par le gouvernement, vise à s'attaquer aux questions de gestion de la terre comme l'accès à la terre, l'utilisation de la terre et sa restitution — et la prolifération des bidonvilles. Toutefois, des activistes ont sévèrement critiqué la nouvelle initiative.

Ils affirment que le document n'énonce pas clairement les solutions pratiques aux problèmes de terres au Kenya, en particulier concernant les injustices historiques qui ont dépossédé des Kényans de leurs terres. Alors que la politique note, en matière de restitution et d'autres questions, que "le gouvernement développera un cadre juridique et institutionnel" pour aborder de telles questions, cette formulation a été perçue par plusieurs comme étant vague et n'engageant en rien.

Avec ceci à l'esprit, des organisations de la société civile ont réuni le public la semaine dernière (22 novembre) dans la capitale Nairobi pour prendre des opinions sur la manière de peaufiner le projet de politique agraire — et d'arriver à des propositions concrètes sur comment des problèmes de terre pourraient être réglés.

Ces recommandations doivent être envoyées au gouvernement au début du mois prochain, afin de les faire insérer dans la version finale de la politique agraire. Cette dernière devrait être adoptée par le parlement d'ici à avril 2007, devenant après cela l'instrument régissant l'utilisation de la terre au Kenya.

Au cours de ces consultations publiques de la semaine dernière, le mécontentement a été exprimé à propos de la manière dont ceux qui ont combattu pour l'indépendance sous les auspices des Mau Mau ont été ignorés par les autorités, qui n'ont pas réinstallé des combattants dépossédés de leurs terres par des colons.

Formé dans les années 1950, le Mau Mau était un mouvement nationaliste militant qui engageait par un serment ses membres à mettre fin à l'autorité britannique et à chasser les colons blancs. L'activité Mau Mau a conduit à l'indépendance du Kenya en 1963.

"Les ex-combattants de la liberté ont été traités avec dédain et négligence par les gouvernements passés…Pourtant, le groupe a combattu pour la liberté et la terre", a indiqué dans un entretien à IPS, Davis Malombe de la Commission kényane des droits de l'Homme, un organisme non gouvernemental de défense des droits humains, présent au forum public sur la terre.

L'ancien combattant Mau Mau John Kiboko fait partie des gens qui ont subi cette négligence.

"Ma terre à Kirinyaga (centre du Kenya) a été confisquée après que d'autres combattants et moi avions fui pour nous cacher dans la brousse, refusant d'être arrêtés par des soldats britanniques en 1953", a-t-il dit à IPS à propos de la parcelle de cinq hectares qui a été confisquée en 1955 par des dirigeants coloniaux.

"Je vis maintenant à Nyandarua (une autre région dans le centre du Kenya) comme un squatter, décampant d'une habitation à une autre. Nous avons combattu pour la liberté et la terre. Oui, nous avons obtenu la liberté, mais où sont nos terres?", a demandé l'homme âgé de 70 ans, pendant qu'il allait et venait en boitillant, à l'aide d'une canne. Il a commencé par boiter après avoir reçu une balle dans la jambe gauche alors qu'il défiait des ordres d'arrestation.

Waguchu Mwambura, âgé de 66 ans, un autre combattant, a perdu quatre hectares de terre.

"Ma terre à Murang'a (centre du Kenya) a été confisquée après que j'ai pris le maquis par crainte d'être arrêté par le 'mzungu'. Je vis maintenant dans la ville de Naivasha (dans l'est de la Vallée du Rift), comme si je n'avais jamais eu une maison à moi", a-t-il déclaré.

"Ma question au gouvernement est celle-ci : 'Le mzungu est-il parti avec la terre après l'indépendance ou l'a-t-il laissée ici? S'il l'a laissée ici, pourquoi ne nous a-t-elle pas été restituée? (“Mzungu” est l'expression swahilie pour dire "homme blanc").

Des organisations de défense des droits de l'Homme affirment que plus de 1.000 anciens combattants de la liberté avaient vu leurs terres confisquées. La terre a été saisie en vertu de l'Ordonnance sur la confiscation des droits des autochtones à la terre des Règles et arrêtés de proclamations du Kenya de 1955.

Interdit pas le régime colonial, le Mau Mau est resté un mouvement proscrit durant le premier gouvernement post-colonial de feu Jomo Kenyatta, et même durant la deuxième administration — dirigée par l'ancien président Daniel arap Moï. Ceci a fait qu'il a été difficile de s'occuper des droits des membres de Mau Mau.

L'actuel gouvernement de Mwai Kibaki a levé l'interdiction en 2003, permettant aux anciens combattants de faire enregistrer l'Association des vétérans de la guerre Mau Mau, qui a commencé par faire pression en faveur des droits de ses membres — y compris ceux se rapportant à la terre.

Odenda Lumumba, coordonnateur de l'Alliance kényane pour la terre, estime qu'on ne devrait pas accepter que la propriété privée fasse obstacle à la restitution d'une terre à ses propriétaires légitimes.

"Il est nécessaire que la constitution actuelle soit changée pour dire qu'en cas de terrain illégalement acquis, le gouvernement a l'autorité de le reprendre et de le redistribuer", a-t-il dit à IPS.

"Sinon, le gouvernement devrait rechercher la réparation agraire pour ceux qui affirment avoir été lésés par des injustices historiques".

Ce ne sont pas seulement les anciens combattants Mau Mau qui demandent que des terres leur soient restituées. Le groupe ethnique Maasai est également en train de réclamer plus d'un million d'hectares de sa terre ancestrale qui a été cédée par écrit par un chef ancestral illettré aux Britanniques il y a un peu plus d'un siècle.

En vertu de l'accord Anglo-Maasai de 1904, les Britanniques devaient posséder la terre sous un bail qui expirerait un siècle plus tard. En août 2004, les Maasai ont organisé en bonne et due forme une protestation exigeant le retour de leurs terres, seulement pour être dispersés par la police.