YAOUNDE, 29 nov (IPS) – La libéralisation des échanges agricoles, entérinée par l'Organisation mondiale du Commerce et présentée comme la voie du développement, n'est pas une réponse à la question de l'insécurité alimentaire, estiment des experts et des organisations de la société civile au Cameroun.
Après leur bataille initiée en juin dernier pour mettre fin aux importations du poulet congelé d'Europe, ces organisations non gouvernementales (ONG) ont interpellé les députés camerounais actuellement en session plénière, afin de leur demander de se joindre à eux pour soutenir les producteurs agricoles et défendre la souveraineté alimentaire de ce pays d'Afrique centrale. A cet égard, les ONG ont lancé une campagne baptisée 'Aidons-les à nous nourrir'.
Joséphine Elingui, une députée contactée par IPS, estime que la question de la souveraineté alimentaire soulevée par les ONG est louable, mais elle ne fera l'objet de débat que lors de la session parlementaire de mars 2007, celle de novembre étant réservée à l'examen du budget de l'Etat.
“Toutefois”, dit-elle, “nous (députés) avons recommandé au ministère de l'Agriculture et du Développement rural d'allouer davantage de petits crédits aux agriculteurs pour une relance effective de la production agricole nationale”.
La libéralisation, vue sous l'angle de la mondialisation, constitue plutôt une menace pour la souveraineté alimentaire nationale, notamment en Afrique, selon ces ONG. Par exemple, les négociations en cours sur les “Accords de partenariat économique” (APE) entre l'Union européenne (UE) et les pays africains et ceux des Caraïbes, permettront aux Européens de saturer les marchés du Cameroun avec leurs produits agricoles, dont certains sont subventionnés, déclare à IPS, Célestin Nkou Nkou, un expert financier basé à Yaoundé.
Les APE, dont les négociations pour la zone de la Communauté économique et monétaire de l'Afrique centrale ont commencé en septembre dernier, sont une révision des accords de partenariat UE-Afrique Caraïbes Pacifique (ACP) conclus dans les années 1970. Ils prévoient une ouverture totale des frontières des pays ACP aux produits agricoles européens, explique-t-il.
“C'est un péril qui s'annonce pour notre souveraineté alimentaire, elle-même déjà éprouvée par les récentes importations de 'poulet congelé' d'Europe,… d'ignames, de riz, du sucre, de la farine et autres des autres pays”, indique à IPS, Joyce Mbowen, ingénieur agronome, membre du 'Fako Agricultural Worker's Union', une association commerciale basée à Buéa, à l'ouest de Yaoundé, la capitale camerounaise.
“Le droit de notre pays (le Cameroun) de répondre par ses propres moyens à ses besoins alimentaires, en qualité et en quantité par ses ressources, est-il encore possible dans ces conditions?”, s'interroge-t-elle.
Pour combler son déficit alimentaire en 2006, le Cameroun a importé 51.647 tonnes de poissons frais et 29.120 tonnes de poulets congelés d'Europe occidentale; 48.790 tonnes d'ignames du Nigeria; et du haricot du Sénégal, selon le ministère du Commerce. Selon des statistiques publiées le mois dernier par le ministère de l'Agriculture, le Cameroun importe, depuis 10 ans, 250.000 tonnes de riz chaque année de l'Inde, du Pakistan et de la Chine, soit 87 pour cent de la consommation nationale, et quelque 190.000 tonnes de farine de blé. Mais une grande partie des produits de l'agriculture locale et des produits importés, affirment les autorités, sont réexportés vers d'autres Etats de la sous-région.
Le budget 2007 du ministère de l'Agriculture, approuvé par le parlement camerounais la semaine dernière, est établi à 80,25 millions de dollars. “Le développement local et le financement du secteur rural, avec un accent sur l'appui de la mise en place d'un mécanisme de financement durable des programmes et projets agropastoraux, bénéficieront des ressources allouées au ministère de l'Agriculture et du Développement rural dans le cadre de son budget”, a indiqué Elingui.
Mais les ONG ont exprimé des inquiétudes, affirmant qu'une grande partie de ce budget sera l'objet de détournement.
“Sur 100 francs CFA (environ deux cents US) alloués à ce ministère, seuls cinq FCFA (0,1 cent) arrive en milieu rural où se trouve l'essentiel de la production (agricole)”, confie à IPS, Bernard Njonga, ingénieur agronome, président de l'Association citoyenne pour la défense des intérêts collectifs, une ONG basée à Yaoundé.
Mais, Pierre Massock, du ministère de l'Agriculture, ne partage pas cette opinion. “Dire que le budget est détourné ou que l'Etat ne fait rien pour conforter la souveraineté alimentaire nationale, c'est porter un jugement hâtif sur les efforts consentis par le gouvernement pour ce secteur clé de notre développement” “En 2007, nous voulons dynamiser l'agriculture vivrière afin de satisfaire les besoins de la consommation locale, mais aussi en vue d'en exporter davantage vers la sous-région”, a-t-il déclaré à IPS.
“Notre stratégie de développement du secteur rural porte sur des activités d'envergure qui tournent autour du développement des productions végétales, de celles des semences de qualité, la promotion de la mise en place des stocks alimentaires dans le nord du pays”, ajoute Massock. La stratégie aidera également à la “consolidation de la relance des filières agricoles porteuses et à la promotion de la mécanisation agricole”. Les produits concernés sont notamment le mil, le sorgho, les arachides et le maïs. Mais, le débat actuel sur la question de la souveraineté alimentaire met en lumière les insuffisances des producteurs à satisfaire la demande locale des consommateurs. Paul Nyobè, vice-président de la Fédération paysanne du Centre, une ONG basée à Yaoundé, estime que l'agriculture camerounaise souffre de l'inorganisation structurelle, de manque de financement public et d'encadrement technique.
Pour Nyobè, la mauvaise gestion, le désengagement de l'Etat du secteur agricole, l'obligation d'ouvrir le marché dans le cadre des programmes d'ajustements structurels de la fin des années 1980, imposés par les institutions financières internationales, constituent les raisons de ce mauvais état dans lequel se trouve l'agriculture camerounaise. “Le milieu rural camerounais est pauvre. Les systèmes d'épargne crédit ne fonctionnent plus normalement, tout comme les mutuelles de santé. Il faut injecter de l'argent frais” afin que les paysans produisent davantage, souligne Njonga à IPS. “Trouver des financements directs pour les paysans est une priorité”. “Regardez les producteurs européens, ils perçoivent des subventions à la production. Pourquoi les Camerounais, dont l'agriculture est émergeante, n'auront-ils pas droit au même système?”, demande-t-il.
Selon Nkou Nkou, l'effet conjugué des politiques d'ajustements structurels et les mesures de libéralisation commerciale adoptées par le Cameroun, “vont se révéler catastrophiques pour les 60 pour cent de Camerounais qui vivent de l'agriculture”.

