FRANCE-RWANDA: La guerre se déplace dans les tribunaux

PARIS, 25 nov (IPS) – Un mandat d'arrêt international contre neuf proches collaborateurs du président tutsi rwandais Paul Kagamé, sous l'inculpation de participation à l'assassinat de l'ancien dirigeant hutu Juvenal Habyarimana en avril 1994, a conduit à une nouvelle guerre diplomatique sur le Rwanda.

Le juge français Jean-Louis Bruguière a ordonné des poursuites cette semaine contre neuf hauts responsables rwandais, dont James Kabarebe et Charles Kayonga, chef d'état major de l'Armée patriotique du Rwanda et de l'infanterie respectivement, et Faustin Nyamwasa-Kayumba, ambassadeur du Rwanda en Inde.

Brugière a soutenu que Kagamé devrait passer en jugement devant le Tribunal pénal international pour le Rwanda pour son implication dans l'attentat contre l'avion transportant Habyarimana le 6 avril 1994, dans duquel le dictateur rwandais a été tué.

En vertu de la législation française, un mandat d'arrêt ne peut pas être délivré contre Kagamé parce qu'il jouit d'une immunité en sa qualité de chef d'Etat.

Le Rwanda, un petit pays d'à peine 24.000 kilomètres carrés, est situé au centre de la région des Grands Lacs et a des frontières avec l'Ouganda, la Tanzanie, l'ancien Zaïre (l'actuelle RD Congo), et le Burundi. Les Hutus font à peu près 80 pour cent d'une population de quelque huit millions d'habitants. La communauté tutsie constitue la majeure partie du reste.

Habyarimana, un Hutu, avait joui du soutien militaire français et belge depuis la fin des années 1980 malgré une forte évidence que des milices hutues liées aux Forces armées rwandaises (FAR), étaient en train de massacrer des leaders de l'opposition, en particulier des Tutsis.

Les FAR étaient en train de lutter contre la guérilla de la rébellion du Front patriotique rwandais (FPR) menée par des Tutsis exilés, dont l'actuel président Kagamé. Les exilés étaient basés en Ouganda. Brugière a déclaré que "depuis octobre 1993, Kagamé envisageait l'élimination physique du président Habyarimana comme le seul moyen d'atteindre ses objectifs politiques — d'une victoire totale (dans la guerre civile), même au prix de (déclencher) les massacres contre (sa propre) minorité tutsie".

Le décès d'Habyarimana en avril 1994 a intensifié la guerre civile, et a déclenché le massacre de près d'un million de Tutsis. Les tueries ont été perpétrées par des milices hutues radicales en moins de 100 jours. Des milliers de Hutus modérés ont été également exécutés.

Le génocide n'a pris fin que lorsque le FPR de Kagamé s'est emparé de la capitale Kigali et a chassé les milices hutues du pouvoir.

Brugière fonde ses accusations contre Kagamé et ses collaborateurs sur une preuve établissant un lien entre les missiles lancés contre l'avion d'Habyarimana et la guérilla tutsie. Selon l'enquête de Brugière, les deux missiles sol-air avaient été vendus par l'ex-Union soviétique au gouvernement ougandais, le principal allié du FPR.

Brugière affirme que le FPR avait utilisé des missiles de fabrication soviétique similaires dans d'autres attaques contre des avions et hélicoptères de l'armée rwandaise hutue.

Le génocide rwandais est considéré comme le pire crime de guerre depuis l'holocauste contre des Juifs européens durant la Seconde Guerre mondiale. La communauté internationale est restée passive tout au long des massacres.

La responsabilité des massacres n'a pas été pleinement établie. Brugière accuse Kagamé d'avoir provoqué le génocide contre son propre peuple en tuant Habyarimana, mais le nouveau régime rwandais tutsi accuse des officiers de l'armée française commandant la force onusienne de maintien de la paix — Opération Turquoise — d'avoir formé, armé et protégé des milices hutues avant et pendant le génocide.

Ces accusations ont été répétées à Kigali durant des audiences dans un tribunal local cherchant à fixer des responsabilités internationales, en particulier du gouvernement français, dans les massacres. Au cours de ces auditions, qui ont commencé le 26 octobre, l'ancien ambassadeur rwandais tutsi en France Jacques Bihozagara a déclaré : "L'Opération Turquoise avait seulement pour but de protéger les auteurs du génocide, parce que le génocide a continué même à l'intérieur de la zone Turquoise". La zone était gardée par des troupes françaises.

La France a nié avoir joué un rôle quelconque dans les tueries, mais a admis que ses forces avaient commis "des erreurs d'appréciation" de la situation. En décembre 1998, une enquête parlementaire a conclu que la politique française vis-à-vis du Rwanda, dans les années de guerre civile, était entachée "d'incohérences", mais a rejeté les accusations de participation volontaire au génocide.

Parallèlement à l'enquête de Brugière et aux audiences du tribunal de Kigali, plusieurs autres enquêtes sont en cours en France et au niveau international.

La juge Florence Michon basée à Paris est en train d'enquêter sur la participation des officiers militaires français au massacre des Tutsis. Son enquête a été déclenchée par des rescapés tutsis du génocide, qui, en février 2005, ont déposé des plaintes à Paris contre des soldats français pour "complicité dans des crimes contre l'humanité" au Rwanda.

Sous les pressions issues de l'enquête de Michon, le gouvernement français a annoncé la dé-classification de 105 documents militaires des services secrets liés à la guerre civile rwandaise.

Pendant ce temps, le Tribunal pénal international pour le Rwanda, basé à Arusha en Tanzanie, enquête sur les crimes depuis janvier 1997. Jusqu'à juin 2006, il avait prononcé 22 jugements impliquant 28 accusés. Tous les accusés sont des Hutus.

Un tribunal international en Belgique a également rendu des décisions contre des leaders hutus, et de nouvelles audiences sont prévues à Bruxelles l'année prochaine.

Malgré le démenti officiel de la France par rapport à une quelconque implication dans le génocide contre la minorité tutsie, plusieurs analystes indépendants français et internationaux soutiennent les accusations rwandaises contre Paris.

Des officiers militaires français affectés à l'armée rwandaise dans leurs bases "savaient nécessairement ce qui se passait dans des structures militaires du Rwanda, ils étaient très bien informés que les massacres étaient en préparation", affirme Romeo Dallaire, le général canadien qui dirigeait la mission de l'ONU envoyée au Rwanda en 1993.

Le journaliste français Patrick de Saint-Exupéry, auteur d'un livre sur le génocide rwandais confirme les accusations de Dallaire contre des conseillers militaires français.

"Les officiers militaires français ont formé les meurtriers dans le génocide", affirme De Saint-Exupéry dans son livre 'L'Inavouable – La France au Ruanda'. "Ils avaient fait cela sur ordre, en enseignant à l'armée rwandaise des stratégies et tactiques de contre-insurrection".

Dallaire croit que des soldats français ont également pris part aux escarmouches entre l'armée rwandaise et la guérilla. "Dans les jours qui ont suivi le meurtre d'Habyarimana, nous avons vu des soldats européens portant l'uniforme de l'armée rwandaise, prendre part aux manœuvres", avait-t-il indiqué dans une déclaration faite après les massacres.

Ces témoignages sont corroborés par un nouveau film documentaire qui vient d'être publié en France sur la complicité française et internationale dans le génocide.

Dans le film intitulé 'Kigali', des images contre un massacre', le journaliste français Jean-Christophe Klotz, qui a été témoin de certaines des tueries de 1994, présente des entretiens avec des Hutus, des Français, et d'autres autorités internationales a l'époque, et prouve qu'ils ont consciemment négligé des appels à l'aide de Tutsis désespérés.