ABIDJAN, 24 nov (IPS) – Les ravages importants du SIDA dans le milieu scolaire préoccupent les responsables de l'éducation en Côte d'Ivoire. “Voilà pourquoi nous avons décidé d'améliorer notre approche de lutte contre le fléau auprès des élèves”, a déclaré à IPS, Méa Kouadio, conseiller technique du ministre ivoirien de l'Education nationale.
Le ministère ivoirien de la Lutte contre le SIDA, citant le dernier rapport de juin 2006, estime le taux d'infection à quatre pour cent dans le milieu scolaire. Le taux national de séroprévalence dans ce pays d'Afrique de l'ouest, est passé de sept pour cent en 1991 à 4,7 pour cent en 2006, selon ce rapport.
Face aux risques d'une prolifération des infections par le VIH en liaison avec les nombreux cas de grossesse non désirée enregistrés dans les écoles pendant l'année scolaire, le gouvernement de Côte d'Ivoire a décidé de renforcer ses programmes d'enseignement sur la lutte contre le SIDA dans toutes les écoles du pays.
“Par le passé, nous nous contentions d'évoquer le port du préservatif avec les élèves ou de survoler la question pendant les cours. Mais cette fois, nous avons pris la pleine mesure de l'urgence de l'abstinence pour les plus jeunes et du préservatif pour les adultes”, indique-t-il.
Ainsi, un nouveau programme a été adopté pour être dispensé aux élèves à partir de cette année scolaire (2006-2007). “Le nouveau programme intègre des modules d'éducation préventive basée sur le 'Life skills/SIDA', une approche pédagogique visant le changement intégral de comportement face à la pandémie”, explique Kouadio. (Le Life skills est le renforcement du savoir faire et des aptitudes psycho-sociales sur le SIDA).
Pour le programme scolaire sur le VIH, quatre disciplines de l'enseignement secondaire et trois des Centres d'animation et de formation professionnelle (CAFOP) ont été retenus pour intégrer les contenus du 'Life skills/SIDA'. Pour l'enseignement secondaire, ce sont : l'éducation civique et morale; les sciences de la vie et de la terre; l'éducation musicale; et les arts plastiques. Au CAFOP, ce sont les sciences et la technologie; l'éducation civique et morale; et les activités éducatives et culturelles.
Ce programme supplémentaire sur le SIDA est déjà conçu dans des manuels scolaires réalisés par le gouvernement ivoirien pour un montant de 100.000 dollars, avec une aide du Japon, selon Kouadio. Les inspecteurs de l'enseignement ont déjà reçu une formation sur ce programme et sont chargés de former les enseignants dans les différentes régions du pays. Selon Guillaume Kpan, professeur de lycée à Abidjan, la capitale économique ivoirienne, les disciplines “sont en rapport avec l'éducation de l'élève, l'étude de l'être humain, la santé de la reproduction, ainsi que des actions culturelles”. "Ces différents cours vont beaucoup se rapporter à la lutte contre le SIDA, singulièrement sur l'abstinence car beaucoup d'élèves ne sont pas en âge d'avoir des relations sexuelles. Il faut les sensibiliser assez tôt à s'abstenir aux comportements à risque”, explique Kpan à IPS. “Pour ceux qui ont déjà eu des rapports sexuels, il faut espérer qu'ils ont été protégés. Dans ce cas, les cours porteront sur la sensibilisation, soit au port du préservatif, soit à l'abstinence”.
Educatrice dans l'enseignement primaire, Jocelyne Kéita estime que la tâche sera difficile pour les enfants du primaire. “Ils ont entre quatre et 10 ans. Parler avec eux de la sexualité risque de provoquer l'effet contraire, d'autant plus que les films présentés sur les chaînes de télévision et parlant incessamment d'amour ont un effet négatif sur eux. Certains imitent les acteurs en salle de classe”, déplore-t-elle.
“En dépit des conseils donnés aux parents pour aborder en premier la question de la sexualité avec leurs enfants, la majorité ne le fait pas”, explique à IPS, Dr Alphonse Kadio, un psychologue résidant à Abidjan. Selon lui, les mesures prises par les autorités sont bonnes. “Il n'y a plus de honte à discuter du SIDA. Aujourd'hui, au moins un enfant sur deux en a entendu parler. Il faudrait maintenant cerner les contours du sujet avec eux et leur montrer les effets dévastateurs du fléau, ainsi que la principale arme dont ces jeunes disposent, l'abstinence”.
Cependant, souligne Kadio, “Le VIH/SIDA est déjà responsable de nombreux cas de décès chez les enseignants eux-mêmes. Seulement, les recherches dans ce milieu ne déterminent jamais si les victimes ont eu des rapports avec leurs élèves, quand on sait que certaines notes obtenues en classe par les élèves proviennent de ces pratiques peu honorables entre enseignants et élèves”. Selon les dernières estimations (2003) du Réseau ouest et centre africain de recherches en éducation, basé à Bamako, au Mali, cinq enseignants en moyenne décèdent du SIDA chaque semaine en Côte d'Ivoire. Les plus vieux chiffres remontent à la période d'octobre 1996 à juin 1998 et indiquent, selon l'UNICEF, que les décès pour cause de VIH/SIDA étaient de 69,41 pour cent chez les instituteurs et de 37,25 pour chez les professeurs.
“La sensibilisation ne doit pas s'axer uniquement sur les élèves, elle doit partir de l'éducateur d'abord. Si celui a pris conscience du mal que peut causer le fléau, il va de soi qu'il transmette sans problème le signal aux enfants”, estime Kadio.
“Parler, lire et écrire sur le SIDA, c'est bon, mais insuffisant”, soutient un Collectif d'Organisations non gouvernementales (ONG) de lutte contre le SIDA (COS-CI), basé à Abidjan. Le COS-CI affirme que la priorité de la lutte contre le SIDA dans les programmes scolaires doit s'accompagner d'actes concrets. “Nos jeunes sœurs sont toujours victimes de grossesses non désirées et nul n'ignore que cela peut s'accompagner d'infections sexuellement transmissibles (IST). Nous proposons la distribution de préservatifs aux élèves le week-end et à l'approche des fêtes scolaires”.
Dans les écoles ivoiriennes, de nombreux cas de grossesses sont constatés pendant l'année, en partie après les premiers rapports sexuels, souvent non protégés. Par exemple, pour l'année scolaire (2005-2006), la région de Dimbokro, dans le centre du pays, faisait partie des cas alarmants, avec 65 grossesses enregistrées, selon l'ONG.
Selon Dr André Kouamé, responsable du Centre de santé urbain spécialisé en santé scolaire et universitaire de Dimbokro, “Cela s'explique par le fait que certaines élèves n'ont aucune information sur les méthodes contraceptives”. Par ailleurs, ajoute-t-il, “d'autres étaient susceptibles d'avoir leurs premières expériences sexuelles, quand celles qui ont atteint l'âge de la majorité ont pris des grossesses par inconscience ou pour des raisons socio-économiques”.
Kouamé explique que certaines élèves, loin de leurs parents, vivent souvent dans des conditions difficiles pendant l'année scolaire et "se prostituent pour survivre". Selon Kouamé, une proportion de 3,4 pour cent d'IST a été relevée dans ces 65 grossesses à Dimbokro, dont deux cas de VIH, mais ce chiffre était loin de refléter la réalité. “Beaucoup d'élèves souffrent d'IST. Malheureusement, ils évitent les formations sanitaires et font de l'automédication”. A Abidjan, les autorités sanitaires des écoles ont identifié quelque 600 grossesses l'année dernière, dont 12 cas de VIH. La Côte d'Ivoire est divisée en deux par une rébellion armée qui occupe la moitié nord du pays depuis le 19 septembre 2002. Les rebelles estimaient avoir pris les armes pour lutter contre l'exclusion présumée des populations de cette partie du territoire.

