DROITS-FRANCE: La patrie est là où vous émigrez

PARIS, 2 nov (IPS) – "Ma maison est en Tunisie", avait l'habitude de dire jusqu'à ces temps récents, le travailleur de la métallurgie, Chedli, qui a émigré en France dans les années 1970. Maintenant, il n'en est pas si sûr. "Ils ne veulent pas de moi là-bas".

Chedli est allé à la retraite en 2002, et en tant que pensionnaire, il a un peu de temps et d'argent. Et il pense au pays, de retour à Monastir. "Mais ils disent maintenant que je suis un envahisseur, que je leur ai apporté de la malchance", a-t-il dit à IPS. "J'aurais dû rester ici en France".

Le sociologue Atmane Aggoun n'est pas surpris. "Lorsque des immigrés algériens retournent de France comme vieux retraités dans leurs villes natales, les prix de tous les produits montent en flèche". Et les gens du coin ne semblent pas aimer cela. Les propriétaires de magasins en Algérie, en Tunisie, et au Maroc croient manifestement que les retraités revenus de France sont immensément riches.

Aggoun, originaire d'Algérie, est en train d'étudier les conditions de vie des travailleurs immigrés et maintenant retraités depuis plusieurs années. Il a publié en septembre un livre intitulé 'Les musulmans face à la mort en France'.

Aggoun dit que les travailleurs immigrés, tout comme les pays européens qui les avaient invités dans les années 1960 et 1970 pour combler les déficits de main-d'œuvre, pensaient que l'immigration serait temporaire.

Jusqu'à des temps récents, les Allemands utilisaient l'expression “Gastarbeiter” signifiant "travailleurs invités" pour décrire les travailleurs venant de familles immigrées. Mais la plupart sont restés. Peu de travailleurs immigrés pensaient dans leur jeunesse qu'ils allaient mourir en France ou en Allemagne comme retraités. En France, la plupart des retraités vivent dans des projets de logements sociaux créés dans les années 1940 et 1950. "J'ai plusieurs amis, d'anciens collègues, et certains parents proches à moi ici", affirme Chedli. "Je passe mon temps de loisir dans le café non loin de mon appartement, avec mes amis. Et les enfants de mes amis que je vois comme les miens".

Mais bien qu'il ait l'impression d'être indésirable dans sa ville natale, Chedli se sent coupable d'avoir vécu en France, et retourne souvent à Monastir.

"Tout ce que les retraités immigrés font est mauvais", déclare Aggoun. "S'ils retournent chez eux, ils sont traités comme des envahisseurs, mais s'ils ne le font pas, ils sont des traites. Par conséquent, plusieurs d'entre eux font constamment le voyage entre la France et leur pays natal".

La dualité est finalement résolue avec la mort. "La plupart des immigrés disent qu'ils veulent être enterrés dans leurs pays natals", indique Aggoun. "Ceci est leur manière de payer ce qu'ils voient comme une dette morale à leurs origines".

Mais ceux qui sont nés en France n'auront nulle part où retourner lorsqu'ils seront vieux. "Ma mère, qui est maintenant âgée de 73 ans, est retournée au Sénégal, et vit là-bas", explique Abdou Ndiaye. "Je ne me vois pas en train de retourner au Sénégal lorsque j'aurai 65 ans. J'ai des enfants, ils sont des Français, et lorsque je mourrai, j'aimerais être enterré à côté d'eux. Ils constituent maintenant mes racines".

Une enquête réalisée l'année dernière estime que quelque 150.000 immigrés ayant plus de 60 ans vivent en France. Ils représentent environ trois pour cent de la population immigrée, de 4,9 millions de personnes. La France a une population de près de 61 millions d'habitants.

Des retraités immigrés ont été récemment au centre d'un conflit entre le gouvernement français et des groupes de défense de droits humains, de gauche, au sujet d'allocations sociales pour compléter les pensions. Conformément à la nouvelle législation qui est entrée en vigueur le 1er juillet — et a été retirée plus tard — il est exigé des retraités immigrés qu'ils passent au moins neuf mois sur les douze en France afin d'avoir accès à ces allocations supplémentaires. "Cette mesure a conduit, pendant l'été, à la suppression de dizaines de milliers de retraités immigrés du fichier du système de sécurité sociale à Marseille seule", a dit à IPS, Louis Bastille du syndicat de gauche, Lutte ouvrière. Le Haut conseil sur l'intégration (HCI) — officiel — un forum d'experts nommés par le gouvernement pour analyser les conditions de vie des gens d'origine immigrée a indiqué, dans un rapport en août, que la nouvelle législation équivalait à "une discrimination à l'encontre des retraités immigrés". La mesure, a souligné le HCI, "impose aux retraités immigrés une contrainte…et les empêche de choisir librement leur pays de résidence".

Les protestations ont contraint le gouvernement à abandonner la législation.