KINSHASA, 29 oct (IPS) – Les Congolais retiennent leur souffle pour le second tour du scrutin présidentiel qui a débuté ce dimanche en République démocratique du Congo (RDC), ce grand pays d'Afrique centrale.
Pour la première fois depuis 40 ans, ils peuvent choisir leur président. Mais le pays est marqué par de profondes divisions et la population craint des violences comme celles nées après l'annonce des résultats du premier tour. Jeudi, des accrochages entre des supporters du président sortant Joseph Kabila et des partisans de son challenger, Jean-Pierre Bemba — les deux candidats encore en lice après le premier tour du 30 juillet — se sont déjà produits dans les rues de Kinshasa, la capitale congolaise, après l'annonce de l'annulation du débat télévisé contradictoire entre les deux adversaires.
Ce second tour de scrutin marque la fin d'un long processus de transition démocratique, après des années de conflits, qui ont fait des millions de morts entre 1996 et 2002. Mais, beaucoup de Congolais craignent que ces élections plongent à nouveau le pays dans la violence et exacerbent une nouvelle fois les divisions ethniques qui ont marqué le premier tour.
“Nous sommes prêts à voter, nous ne craignons pas cette journée d'élection”, déclare Bila Kage, un Kinois sans emploi, “mais nous avons peur de ce qui se produira après l'annonce des résultats. C'est difficile d'imaginer comment le perdant acceptera le résultat”, ajoute-il.
Malgré les craintes de tensions et de violences, le premier tour avait été marqué par l'enthousiasme des électeurs et s'était déroulé dans le calme. Le président Kabila avait remporté 44,8 pour cent des voix, contre 20 pour cent à son rival Bemba, l'un des quatre vice-présidents actuels. Un second tour était obligatoire, aucun des candidats n'ayant remporté la majorité absolue des voix.
La publication des résultats du premier tour avait donné lieu à de violents affrontements entre les partisans des deux camps dans la capitale congolaise, faisant environ 35 morts, de source policière officielle, et chacun s'était rejeté la responsabilité du début des hostilités.
Ces affrontements, les plus violents qu'ait connus Kinshasa depuis la fin de la guerre civile, avaient jeté de l'ombre sur le succès du premier tour, auquel avait pris part près de 70 pour cent de la population. Bemba avait accusé le camp de Kabila d'avoir truqué le vote. Ces accusations n'avaient pas été contestées sur le plan légal, mais l'un des porte-parole du vice-président a d'ores et déjà indiqué que toute irrégularité, lors du second tour, pourrait être soumise à la Cour suprême de justice, compétente en matière de contentieux électoraux.
“Nous allions vers un deuxième tour, il n'y avait donc aucune raison de contester les résultats”, note Dully Sesanga, un porte-parole du parti de Bemba. “Nous avons déployé des agents auprès de chaque bureau de vote, afin d'être certain que ce (second) tour de l'élection sera libre et transparent”, dit-il. Des responsables en charge du processus électoral ont admis certaines irrégularités intervenues au premier tour, mais expliquent qu'ils ont encore davantage formé leurs agents afin de faire face aux problèmes logistiques rencontrés en juillet dernier parmi les quelque 50.000 bureaux de vote du pays — ceci dans un pays ayant une infrastructure routière en mauvais état et une couverture téléphonique minimale.
“Des agents ont été surpris en train de modifier des résultats, mais ils ont été remplacés”, déclare Desire Molekela, de la Commission électorale indépendante (CEI). “Nous sommes toujours en train d'améliorer les choses, tant au niveau de la sécurité des votes que de leur comptage”. Le premier tour de ces élections présidentielles avait été marqué par des clivages ethniques entre l'est du pays — bastion de Kabila où prédomine la langue swahili — et l'ouest, favorable à Bemba, où le lingala est majoritaire. Les tensions ont été exacerbées dans la capitale Kinshasa (ouest), où Bemba était sorti favori du premier tour, bien qu'il ait été le candidat malchanceux à l'échelle nationale.
Depuis le premier tour, Kabila s'est allié à Antoine Gizenga, ancien collaborateur de Patrice Lumumba, arrivé troisième au premier tour, et Nzanga Mobutu, fils de l'ancien président qui a dirigé le Zaïre pendant 32 ans, arrivé quatrième. Ces alliances devraient théoriquement lui permettre de remporter le scrutin.
Pour ce second tour, les deux candidats ont fait campagne en calomniant l'adversaire, malgré les appels au calme lancés par les Nations Unies et la Haute autorité des médias (HAM), chargée de veiller au respect du pluralisme dans les médias congolais.
Un porte-parole du candidat Kabila a cependant tenté d'effacer les craintes liées au second tour. “Les Nations Unies et le gouvernement ont pris toutes les dispositions nécessaires pour assurer qu'il n'y aura pas de problème”, a affirmé Kudura Kasongo. “Les armes ne devraient pas et ne seront pas utilisées pour résoudre les disputes politiques”, a-t-il ajouté.
Quelque 17.000 casques bleus de l'ONU et 2.000 militaires des troupes de l'Union européenne sont déployés en RDC pour assurer la sécurité des élections et surveiller la fragile transition démocratique du pays. La MONUC (Mission des Nations Unies au Congo) est la plus importante mission de maintien de la paix de l'ONU, dont le budget annuel s'élève à plus d'un milliard de dollars. Environ 458 millions de dollars sont consacrés au processus électoral. Sous l'égide de l'ONU, un accord a été signé entre les deux candidats pour faire de la capitale Kinshasa une zone sans arme. Des casques bleus sont positionnés dans les rues de la ville et effectuent des patrouilles conjointes avec l'armée congolaise.
“Nous avons appelé les deux candidats à faire en sorte que le scrutin de dimanche se déroule dans le calme”, a déclaré un représentant de l'ONU sur place, Jean-Tobias Okala. “Les Congolais ont clairement rejeté la violence. Il appartient aux politiciens de respecter la volonté du peuple”, a-t-il ajouté.
Néanmoins, des soldats arborant des mitraillettes sont toujours visibles dans la ville, y compris des hommes armés appartenant aux milices privées des deux candidats, bien que les nouvelles mesures prises en concertation avec l'ONU soient déjà entrées en vigueur.
Quel que soit le résultat du scrutin de dimanche, le gouvernement de la RDC sera dirigé par un ancien chef de guerre.
Kabila était soldat dans l'armée de son père Laurent-Désiré, qui était entrée dans Kinshasa à partir de l'est de l'ancien Zaïre en 1997, chassant le régime de Mobutu. Bemba est un ancien chef de guerre, accusé notamment de crimes de guerre pour des exactions commises par ses troupes dans le nord durant la guerre de 1998-2002. Des diplomates occidentaux, s'exprimant sous le couvert de l'anonymat, ont indiqué que le perdant des élections pourrait ne pas être poursuivi en justice pour les crimes commis, y compris ceux perpétrés durant la guerre civile, en échange de la paix après le scrutin, et de l'assurance que les défis posés par cette élection ne seront réglés que par la Cour suprême.
“Le gagnant devra partager sa victoire”, observe un diplomate. “Sans quoi, il y aura des problèmes”.

