ABIDJAN, 6 oct (IPS) – Face au phénomène des violences sexuelles qui prend de l'ampleur dans la Côte d'Ivoire en crise depuis quatre ans, des organisations de défense des droits appellent à mettre un terme à la culture de l'impunité et à dispenser une formation aux militaires sur le respect des droits des femmes.
Les forces de l’ordre, et en particulier les militaires, sont les principaux mis en cause dans le viol des femmes par les défenseurs des droits de la personne humaine. “Les soldats doivent se remettre en cause, en mettant un terme à cette pratique qui ne leur fait pas honneur. Les supérieurs hiérarchiques doivent également ramener leurs éléments à l'ordre par des sanctions disciplinaires”, déclare à IPS, Ténin Touré-Diabaté, professeur de sociologie à l'Université de Cocody, à Abidjan, la capitale économique ivoirienne.
Pour Touré-Diabaté, on n'a pas besoin de grands moyens pour parvenir à mettre un terme aux violences sexuelles. “Nous voulons compter avec la sincère volonté des responsables des forces de l'ordre de punir les fautifs. Sans quoi, toutes les propositions et autres initiatives de sensibilisation seront vouées à l'échec”, dit-elle.
Pour sa part, le commandant Ange Kessi Kouamé, procureur militaire de la Côte d’Ivoire, annonce qu'un premier procès de “présumés violeurs” s'ouvrira bientôt. “Nous sommes conscients du phénomène puisque nous avons été surpris de recevoir seulement quatre plaintes de viol depuis toutes ces années. Mais je rassure que les coupables seront sévèrement punis”. “Nous souhaitons, au plus vite, que tous les auteurs de violences sexuelles à l'égard de femmes, présumés ou coupables, subissent les rigueurs de la loi afin de décourager d'autres personnes”, indique Ethel Igonnet, avocate à New York, et militante de l'organisation non gouvernementale (ONG) internationale de défense des droits de l'Homme, Human Rights Watch (HRW) basée aux Etats-Unis.
Higonnet, qui enquête actuellement sur le phénomène des violences sexuelles en Côte d'Ivoire survenues entre 2002 et 2006, estime que l'impunité dont bénéficient les auteurs de violences sexuelles, a encouragé certains éléments des forces de l'ordre à se complaire dans des actes de viol. “Au-delà de la punition et de la sensibilisation, c'est toute la formation de base du soldat qu'il faut revoir”, souligne à IPS, Drissa Bamba, coordonnateur des activités du Mouvement ivoirien des droits humains (MIDH), une ONG basée à Abidjan. “Certes, une formation des militaires peut leur éviter de pratiquer les violences sexuelles; cependant, nous disons que le mode de recrutement des militaires et le contenu de leur formation de base doivent être totalement revus”.
Pour Bamba, les actions de sensibilisation sont toujours ponctuelles et ne peuvent pas, à elles seules, produire les résultats escomptés. Elles ont donc montré leurs limites. Il suggère que le programme de formation des soldats comprenne, non seulement une connaissance minimale de la législation ivoirienne sur les droits humains, mais également un cours sur les droits de l'Homme en général, et ceux des femmes en particulier. Depuis le 19 septembre 2002, la Côte d'Ivoire est divisée en deux par une rébellion armée qui occupe la moitié nord du pays. Pendant ces quatre années de conflit, de nombreuses violations des droits de l'Homme, particulièrement des femmes, ont été rapportées par des ONG et des victimes.
Dressant le tableau de ses premières enquêtes au cours d’une conférence de presse la semaine dernière, à Abidjan, Higonnet a affirmé qu'”en Côte d'Ivoire, l'esclavage sexuel, l'inceste, et les viols forcés sont pratiqués au vu et au su de tous. Ce sont pratiquement 70 pour cent de femmes qui sont régulièrement victimes de violences sexuelles dans toutes les zones du pays”.
“A l'ouest, la situation est chaotique. Il n'y a pas de village où des femmes ne sont pas victimes d'esclavage sexuel. On dénombre un viol chaque semaine dans chaque sous-préfecture”, ajoute Igonnet. “La côte d'alerte est véritablement atteinte. Nous avons eu des cas de viols devant les maris, des cas d'inceste forcés, des enlèvements et des abus sexuels. De ce côté-là, vous n'y trouverez pas de village qui n'ait pas connu un à cinq esclaves sexuels”.
“Le plus bas âge victime de viol est de trois ans et la personne la plus âgée a 75 ans”, révèle la chercheuse, indiquant que dans le sud du pays, les barrages militaires sont devenus “des épicentres de violences sexuelles, car les forces de l'ordre y abusent sexuellement des jeunes filles”.
La militante de HRW accuse également les services médicaux et le système judiciaire ivoiriens. Pour elle, l'impuissance de la justice, l'inadéquation des services médicaux et le coût élevé des consultations constituent un frein pour les victimes de viol. “Les femmes sont souvent victimes d’un manque de suivi médical, de confidentialité dans les centres de santé”, souligne-t-elle.
“Il y a aussi un problème de certificat médical qui coûte cher, entre 25.000 et 35.000 francs CFA (entre 50 et 70 dollars), et cette impunité qui règne partout. Nous avons enregistré seulement trois cas de punition pour des violences sexuelles à l'ouest en quatre ans. C'est effrayant”, dit-elle.
Les conséquences de ces violations sexuelles sont incalculables, selon Higonnet, avec notamment des cas de douleurs vaginales, des hémorragies, et des infections sexuellement transmissibles. “De nombreuses femmes sont infectées par le SIDA ou souffrent de diverses maladies à la suite d'un viol”.
“Aucune statistique récente n'est disponible en Côte d'Ivoire”, regrette Constance Yaï de l'Association ivoirienne pour la défense de la femme, basée à Abidjan. “Cependant, ce qui importe, c'est d'y mettre un terme par tous les moyens légaux”.
Selon Drissa Traoré, avocat à Abidjan et vice-président du MIDH, la législation ivoirienne prévoit que les personnes coupables de viol sont passibles de peines de cinq à 20 ans d'emprisonnement. Mais la longue crise que vit ce pays d'Afrique de l'ouest a mis à mal son système judiciaire du nord au sud, aggravant l'état d'impunité. “Par manque d'assistance, elles sont peu nombreuses ces femmes qui se présentent pour porter plainte, en raison de la peur”, déplore à IPS, Dr Marie-Thérèse Trazongodo, une psychologue résidant à Abidjan. “Une victime de violence sexuelle passe facilement du traumatisme à la dépression, si rien n'est fait”.
Dr Trazongo indique qu’il s’agit de l’assistance psychologique qui doit permettre aux victimes de violences sexuelles de supporter publiquement leur statut de personnes violées. “Ce sont les psychologues qui peuvent offrir l’assistance aux victimes, si elles acceptaient seulement de se présenter à un centre adapté”.
“La crise a certes favorisé les cas de violences sexuelles. Mais c'est un phénomène qui existait déjà et qui prend maintenant de l'ampleur, tout simplement parce que les femmes en sont les principales responsables”, estime, toutefois, Touré-Diabaté. “Aujourd'hui, l'accoutrement des jeunes filles ne peut que conduire à exciter les garçons. Elles portent des jupes à peine à mi-cuisse ou des chemisettes avec des nombrils dehors”. Elle déplore que les "dames qui s'y mettent (également) avec des robes moulantes ou des habits qui font ressortir leurs rondeurs. Mais que peut-il advenir lorsqu'on est dans la rue (avec une telle tenue)?”, demande-t-elle.

