POLITIQUE: Veut-on exclure les Marocains de l'étranger des élections de 2007?

CASABLANCA, 29 sep (IPS) – La communauté marocaine à l'étranger ne sera peut-être pas représentée aux élections législatives de leur pays d'origine en 2007, et certains analystes estiment que le pouvoir "a peur d'un raz de marrée islamiste", tandis que d'autres affirment que l'Etat "n'est pas encore prêt".

Si le roi Mohammed VI avait souhaité, l’année dernière, la participation des Marocains résidant à l'étranger (MRE) à ces élections, son gouvernement les a écartés par un communiqué du ministère de l'Intérieur publié depuis plus de trois mois. Pendant que l'opinion publique s'interroge jusqu’ici sur les vraies raisons de cette décision soutenue par les partis de la majorité gouvernementale. Des analyses se réfèrent à des rumeurs qui parlent d'un "rapport français sur les activités islamistes", et qui conseillerait au gouvernement du Maroc de revenir sur ses intentions de créer des circonscriptions électorales en Europe, car elles risquent de profiter aux islamistes marocains vivant à l'étranger. Toutefois, personne ne veut ni confirmer ni infirmer l'information véhiculée par ce rapport mystérieux. Pourtant, dans un discours prononcé le 6 novembre 2005, Mohammed VI avait déclaré : "Notre…décision accorde aux nouvelles générations de notre chère communauté à l'étranger le droit de voter et de se porter candidats dans les élections, à l'instar de leurs parents, et ce, en application du principe de l'égalité dans la citoyenneté". Par ailleurs, invitée à une émission télévisuelle en août dernier, Nouzha Chekrouni, la ministre chargée des MRE, a rejeté l’hypothèse de mise à l’écart des MRE, déclarant que “le gouvernement œuvre pour garantir une participation transparente, démocratique et rationnelle aux prochaines échéances de 2007”.

Elle a toutefois souligné que “cet effort nécessite la prise en compte de la réalité des MRE ainsi que les spécificités de leurs pays d'accueil, outre la mobilisation des électeurs et candidats potentiels, et l'élaboration des listes (électorales)”.

Des analystes affirment que la ministre garde un peu d'espoir, dans la mesure où elle se bat encore, seule au gouvernement, pour la concrétisation d’un projet qui permettrait aux MRE de se porter candidats en 2007. Toutefois, des Marocains de l'extérieur s'interrogent sur le sens de ce double langage du pouvoir, et leurs associations dénoncent cette attitude. Active en Europe et spécialement en France où elle est basée, l'Association Al Wasl (qui signifie Liaison, en arabe) “dénonce ce recul et appelle tous les MRE, à travers leurs associations militantes, à s'unir pour exiger le respect des engagements de l'Etat, notamment ceux du discours royal faisant référence à la participation des citoyens MRE aux élections nationales”. Les dernières expériences de l'Algérie, en 2002, par exemple, ont permis d'élire huit députés représentants des Algériens de l'étranger, mettant ainsi à nu le contre-exemple de la décision du gouvernement du Maroc, estime Abdelkerim Belguendouz, un universitaire marocain. Même si le gouvernement tente de justifier sa position, des observateurs avisés soutiennent que la peur d'une éventuelle victoire des islamistes serait derrière cette décision qui va priver 10 pour cent de la population marocaine de son droit de choisir ses représentants. Le Maroc compte quelque 30 millions d’habitants, et les MRE font environ trois millions, selon le recensement de 2004.

Pour l’instant, le Parti de la justice et du développement (PJD) est le seul parti islamiste qui participe aux élections marocaines. Impliqué dans le jeu démocratique marocain, le PJD compte actuellement 42 députés à la Chambre des représentants, et est considéré par les observateurs comme un parti islamiste modéré. “Le gouvernement aurait pris compte de la grande sympathie dont jouissent les islamistes parmi les membres, surtout les électeurs potentiels de la communauté marocaine à l'étranger”, a déclaré à IPS, Abdellah Abbadi, un journaliste marocain résidant à Bruxelles. Toutefois, une source gouvernementale, qui a requis l'anonymat, estime que l’hypothèse de la crainte d'une percée islamiste dans les circonscriptions électorales à l'étranger n'a aucune crédibilité et que deux raisons motivent la décision de refus des autorités. La première raison, selon cette source, est la volonté de “rompre avec la mauvaise expérience de représentativité des années 1980”, les MRE ayant déjà eu la possibilité d'élire leurs représentants sous l’ancien roi Hassan II. Ensuite, ajoute la même source à IPS, le temps n'est pas assez suffisant pour permettre la création des circonscriptions électorales dans les pays d'accueil des MRE, “sans oublier que certains pays d'Europe ne veulent pas que cette opération se déroule sur leur sol”. Mais, Hamid Lechhab, un universitaire marocain résidant en Autriche, conteste ces arguments. "Ces deux raisons n'expliquent en rien ce niet catégorique opposé à nous voir représenter au parlement de notre pays d'origine", a-t-il martelé. L’hypothèse islamiste n'est pas acceptable, déclare Lechhab à IPS, ajoutant que ceux qui connaissent les MRE savent que “leur mépris envers les partis politiques de leurs pays n'est point un argument pour qu'ils embrassent les thèses islamistes”.

Selon lui, “Les MRE ne font pas confiance aux partis politiques marocains, et en particulier ceux qui sont au pouvoir actuellement. Ces partis ne se sont jamais occupés ni de leur sort ni de leur poids politique, mais ceci ne veut pas dire qu'ils sont des sympathisants des islamistes”.

Pour sa part, Ahmed Ghayet, un ancien conseiller aux affaires d'immigration au ministère français chargé de l’Emploi et de la Solidarité, déclare être “totalement contre cette thèse de raz-de-marée islamiste”, ajoutant qu'”il s'agit tout simplement d'une indisponibilité temporelle”.

“Moi qui ai vécu en France et connais bien la communauté marocaine à l'étranger, notamment en France, refuse que ce soit la raison pour laquelle le gouvernement reporte la création de circonscriptions électorales en Europe”, a-t-il dit à IPS, ajoutant qu'”à moins d'une année, nous ne sommes pas franchement prêts à cette opération d'envergure”.

Par ailleurs, les politiques de marginalisation de la communauté marocaine à l'étranger ont poussé plusieurs ressortissants du royaume à s'intéresser davantage à la vie politique de leur pays d'accueil et à tourner le dos à celle de leur pays d'origine. “Notre intégration politique et notre participation aux décisions politiques qui se prennent dans nos nouvelles patries est primordiale. Pourquoi ne pas tourner le dos à ceux qui nous tournent leur dos au Maroc?”, s'interroge Lechhab. “Ce propos n'est aucunement un déni de patriotisme envers notre pays d'origine”.