KORHOGO, nord de la Côte d'Ivoire, 28 sep (IPS) – Pendant que les leaders politiques tergiversent pour sortir la Côte d'Ivoire de la crise, des femmes enceintes meurent en grand nombre dans le nord du pays occupé par une rébellion armée depuis quatre ans. Les infrastructures et le personnel médical y font cruellement défaut.
“Les femmes en état de grossesse meurent trop ces derniers temps dans nos villes et villages, à telle enseigne que quand la femme est enceinte, on est à la fois heureux et inquiet, car ce sont des nuits blanches qu'on vit jusqu'à l'accouchement”, a déclaré à IPS, Bassalia Traoré, commerçant au marché central de Korhogo, dans le nord de la Côte d'Ivoire.
Pour son collègue Inza Kolo Silué, tout en savourant la joie de voir son épouse en état de grossesse, il a commencé à faire les calculs liés à sa santé, sans compter l'angoisse permanente. “C'est un grand risque d'avoir sa femme enceinte dans les zones occupées par les forces nouvelles”, a-t-il dit à IPS.
Ladi Koné, un pharmacien qui vient de perdre sa femme à l'accouchement le 28 août dernier, à la maternité du Centre hospitalier régional (CHR) de Korhogo, dénonce la négligence de la sage-femme de service. “Elle devait suivre médicalement mon épouse qui a fait un accouchement normal et se trouvait sous perfusion. A la surprise de tous, elle (la sage-femme) s'est endormie profondément, laissant mon épouse perdre la vie”, raconte-t-il amèrement.
A Korhogo, comme dans bien d'autres structures sanitaires partiellement en fonction dans le nord de ce pays d'Afrique de l'ouest, l'assistance aux femmes en état de grossesse reste problématique. Ce qui favorise de plus en plus une recrudescence de la mortalité maternelle.
“Tout commence par les consultations prénatales mensuelles au cours desquelles les femmes enceintes sont quelquefois humiliées par des sages-femmes. Ces comportements frustrants poussent des femmes en état de grossesse à ne plus fréquenter le centre de santé ou la maternité et à se tourner vers des accoucheuses traditionnelles”, affirme Massiata Coulibaly, une animatrice rurale dans un village proche de Korhogo.
Elle cite l'exemple de deux femmes enceintes, Sita Tuo et Bêrêh Silué, toutes deux du village de Nahoualakaha, dans le nord. Elles ont abandonné les consultations prénatales à cause des paroles déplacées de quelques sages-femmes touchant à leur intimité. Mais, cette opinion n'est pas totalement partagée par Cécile Sekongo de la Protection maternelle infantile (PMI) de Tafiré, dans le nord. “Les cas de décès de femmes enceintes à l'accouchement sont généralement dus à leur manque de fréquentation des PMI. Elles attendent toujours les derniers moments pour se présenter dans un état où les recours médicaux sont quasi-impossibles”.
“Les cas relevés sont des femmes en état de grossesse qui viennent des villages ou hameaux. Les matrones qui les suivaient n'ont pas de connaissances en la matière. Et elles attendent la dernière minute pour les évacuer à la maternité”, affirme-t-elle à IPS.
“Nous avons des sages-femmes qui n'ont pas le niveau requis et elles sont recrutées sur le tas pour aider les quelques infirmiers, sages-femmes et médecins qui sont restés malgré la guerre. Du coup, ces filles…, qui n'ont aucune maîtrise de la médecine, se sont transformées en spécialistes", souligne, pour sa part, Mourlaye Silué, un agent municipal au chômage.
La Côte d'Ivoire est coupée en deux par une rébellion lancée le 19 septembre 2002 par des soldats qui avaient pris les armes pour s'opposer, selon eux, à l'exclusion présumée des populations du nord du pays. Depuis cette insurrection, beaucoup de fonctionnaires, parmi lesquels de nombreux médecins, sages-femmes et infirmiers ont fui le nord pour s'installer dans la zone sud sous contrôle gouvernemental. Dr Isidore Manglé, gynécologue-chirurgien au CHR de Korhogo, explique à IPS qu'au cours des deux premières années de guerre (2002 à 2004), deux à trois décès maternels étaient enregistrés par mois dans son centre. Selon lui, “Le centre de transfusion sanguine était fermé par manque de personnel et il n'y avait plus d'organisation de séances de don de sang. Les décès de ces femmes à l'accouchement sont dus aussi aux problèmes nutritionnels : l'anémie, les problèmes cardiaques, les insuffisances rénales et les hémorragies”.
"Après ces années, la majorité des structures sanitaires et centres de santé des sous-préfectures et communes rurales, qui se trouvent dans les zones des Forces nouvelles (ex-rebelles), ont rouvert leurs portes grâce aux concours de des organisations non gouvernementales (ONG) internationales Médecins sans frontières Belgique et le CICR (Comité international de la Croix-Rouge)".
"Ces deux ONG internationales ont recruté des aides-soignants et des bénévoles pour assurer le fonctionnement de ces structures sanitaires en les dotant de médicaments. Ces réouvertures de centres de santé ont contribué à la réduction de plusieurs maux dont la mortalité maternelle", ajoute Manglé.
Un rapport de l'Organisation mondiale de la santé, publié en 2002, peu avant la guerre, indiquait que la mortalité maternelle était élevée en Côte d'Ivoire, particulièrement dans les régions du nord et l'ouest. Au total 597 décès maternels pour 100.000 naissances vivantes étaient enregistrés à cause de l'insuffisance des soins prénatals, du faible taux d'accouchements assistés par un personnel qualifié, de l'insuffisance des soins après la délivrance. Selon Dr Manglé qui a travaillé 10 ans dans le nord de la Côte d'Ivoire, la mortalité maternelle était toujours élevée dans cette région par rapport au sud à cause de certaines pratiques coutumières locales. Par exemple, observe-t-il, "les peuples du nord préfèrent économiser (leur argent) pour des mariages et funérailles grandioses que de se nourrir convenablement".
"La guerre a aussi engendré la mévente des produits agricoles dont vivent ces populations, provoquant de sérieux problèmes de nutrition", dit-il, ajoutant que “ce manque de nourriture convenable a joué énormément sur l'état de santé des populations, en particulier les femmes en état de grossesse et les enfants qui sont les premières victimes”. Mais, Fanta Koné, une sage-femme de la maternité du CHR de Korhogo, révèle également à IPS qu'il existe des hommes "qui refusent qu'on transfuse leurs épouses même quand elles ont des hémorragies graves, sous prétexte que dans la zone de guerre, le sang (transfusé) n'est pas de bonne qualité". Elle cite un cas de décès survenu après un accouchement normal, en août dernier, à cause du refus du mari de faire transfuser son épouse malgré ses hémorragies.

