YAOUNDE, 8 sep (IPS) – Victor Enyegue, 20 ans, chauffeur d'un camion-benne, a garé son véhicule sur le bas-côté de la route qui mène à leur entrepôt, à Yaoundé, la capitale camerounaise. Il attendait, l'air serein, la fin de l'inspection de ses pièces par un agent de police.
“Il ne peut rien trouver d'anormal dans mes pièces”, affirmait-il à IPS la semaine dernière. “J'ai acheté mon permis de conduire, en 2004, dans un vrai circuit au ministère des Transports. Je ne pense pas qu'il puisse s'en rendre compte”, ajoute Enyegue, indiquant qu'il avait glissé l'équivalent de deux dollars pour corrompre le policier.
Enyegue conduit son camion, en tant que chauffeur titulaire, depuis un an. Mais, comme lui, la plupart des jeunes chauffeurs, qui sont au volant des camions ou autres véhicules qui circulent sur les routes du Cameroun, sont passés par des circuits frauduleux pour obtenir leur permis de conduire.
Pourtant, à la fin de juillet 2006, la gendarmerie routière de Yaoundé a démantelé un vaste trafic de faux permis de conduire. Une opération qui a conduit à l'arrestation de deux responsables de la Délégation provinciale du Sud du ministère des Transports, à Ebolowa, au sud de Yaoundé, et de deux propriétaires d'auto-écoles.
“Les enquêtes ont établi qu'en moins de six mois, ces responsables avaient délivré plus de 6.000 permis non-réglementaires aux usagers”, indique à IPS, Philippe Ekono, un officier de gendarmerie, en service dans la capitale.
D'après cet officier, les propriétaires des auto-écoles se chargeaient de prendre de l'argent aux candidats. Par la suite, ils traitaient avec les responsables incriminés et ramenaient le permis aux demandeurs. Il souligne que même des enfants de 12 ans avaient des permis de conduire qui leur avaient été achetés par les parents.
Henri Djomo, responsable de “l'auto-école Avenir” a déclaré à IPS : “Outre les frais d'initiation à la conduite automobile d'un montant mensuel de 30.000 francs CFA (environ 60 dollars), je sais que certains collègues prennent aux apprenants une autre somme qu'ils disent destinée au permis”. Selon lui, “c'est une pratique qui prospère, mais moi, je ne fais pas cela, car c'est illégal”.
Un autre propriétaire d'auto-école, qui a requis l'anonymat, a dit à IPS : “Pour obtenir le permis, vous le savez, il faut être présenté par une auto-école. Or, je reçois des gens ici qui me disent 'je sais déjà rouler en voiture, j'ai juste besoin du permis'. Comme j'ai le circuit, je prends de l'argent et je leur fais établir un permis en bonne et due forme, et puis ça passe”. Mais il n'a pas précisé le montant de l'argent qu'il leur prend pour obtenir ce permis. Le trafic des permis de conduire est un marché juteux étroitement lié à celui des autres documents officiels tels que les diplômes, les fausses factures et autres papiers que des agents de l'Etat vendent, par le biais des circuits organisés, à divers demandeurs.
“C'est cette corruption qui continue de fragiliser l'administration de l'intérieur”, déclare Jean Jules Mfonchipou, enseignant à l'Université de Douala, la capitale économique, joint au téléphone par IPS. “En combattant les détournements de fonds publics comme on le fait ces derniers temps, on devra également s'attaquer à ce type de corruption, qui est plus insidieux et dont les effets sont aussi néfastes que dévastateurs pour l'image de notre pays”.
Depuis le début de cette année, la lutte contre la corruption s'est intensifiée, provoquant même l'interpellation et la comparution, devant la justice, de plusieurs directeurs généraux d'entreprises, de hauts fonctionnaires et d'un membre du gouvernement, Alphonse Siyam Siewe, ancien ministre de l'Eau et de l'Energie, arrêté en février 2006.
Dakolé Daïssala, le ministre des Transports, n'hésite pas à accuser les détenteurs de permis de conduire achetés, comme étant les principaux responsables des multiples accidents de la circulation, qui tuent environ 1.200 personnes, faisant des milliers de blessés, chaque année, au Cameroun.
Selon le ministre, environ 70 pour cent des accidents de la circulation dans le pays ont des causes humaines. “Cela provient indubitablement de ceux qui obtiennent des permis de conduire en monnayant”, a-t-il dit, au début de cette semaine, aux journalistes.
“Puisque la corruption dans la délivrance des permis de conduire prospère en dépit de la réforme que nous avons initiée, nous allons créer un permis de conduire informatisée pour limiter les fraudes”, a déclaré Daïssala. “Des sanctions sévères seraient appliquées en cas de violation du code de la route”.
“Dans les années 1990, l'achat des permis de conduire se faisait sous cape, car cette pratique est illégale”, explique à IPS, Charlotte Mbolo, membre de 'Equal Opportunity For All', une organisation non gouvernementale (ONG) basée à Yaoundé. “Acheter le permis aujourd'hui est devenu tellement banal, d'autant plus que les Camerounais, adeptes des raccourcis, préfèrent contourner la réforme introduite en 2000, et qui oblige tout candidat au permis à passer par une auto-école”, ajoute Mbolo.
Selon des informations recueillies par IPS, certains responsables du ministère des Transports monnayeraient le permis de conduire entre 58 et 196 dollars. Mais cette pratique répréhensible passerait par des circuits bien structurés, avec des complicités administratives qui ont secrété et développé un système normalisé de délivrance de faux papiers.
“Je n'avais pas le temps pour aller à l'auto-école et, bien plus, c'était contraignant”, confie à IPS, Marie Claire Donfack, une employée de banque habitant à Yaoundé. “En juin dernier”, ajoute-t-elle, “je suis tombée dans un circuit au (service) des transports où j'ai acheté mon permis à 70 dollars. Depuis lors, c'est mon mari qui m'initie de temps à autre à la conduite les week-ends avec sa voiture”.
Pourtant, le ministère des Transports réfutait l'idée de trafic organisé par des fonctionnaires autour des permis et des autres documents officiels, comme la carte grise des automobiles.
“Les vrais faux permis en circulation sont l'œuvre des agents véreux qui ôtent frauduleusement les permis et les placent auprès de ces bandits qui fabriquent des cachets et imitent les signatures des responsables”, affirme à IPS, Robert Bilong, en service à la Direction des transports, à Yaoundé.
Le trafic des permis de conduire demeure une pratique courante, hautement lucrative, pour les fonctionnaires chargés de sa délivrance, au ministère des Transports de ce pays d'Afrique centrale.
Même si la corruption recule au Cameroun ces dernières années, il reste qu'en 1997 et 1999, 'Transparency International', une ONG basée à Berlin, avait classé ce pays perçu comme l’un de ceux où la corruption sévissait le plus en Afrique et au monde.

