ABIDJAN, 8 sep (IPS) – Un scandale de déchets toxiques déversés à Abidjan, la capitale économique de la Côte d'Ivoire, a poussé le Premier ministre ivoirien Charles Konan Banny à présenter la démission de son gouvernement, mercredi. L'inhalation des déchets a déjà provoqué la mort de quatre personnes et intoxiqué quelque 3.000 autres, selon des sources médicales.
D'une quantité de 400.000 litres, ces déchets toxiques contiennent, selon des experts nationaux, des "agents organochlorés, du soufre mercaptans et une très forte teneur en hydrogène sulfuré, avec une concentration de produits sulfureux" qui dégagent une odeur désagréable. “En somme, c'est de l'hydrogène mélangé à de l'ammoniaque qui peut créer des démangeaisons et des céphalées”, a expliqué, mercredi, le professeur Alexandre N'Guessan en service au ministère ivoirien de la Santé et de l'Hygiène publique, sur la deuxième chaîne de la télévision nationale. Ces déchets toxiques provoquent également des troubles respiratoires, des saignements de nez, des brûlures au ventre et des diarrhées, selon des spécialistes. La démission du gouvernement est intervenue au terme d'un Conseil des ministres extraordinaire, convoqué d'urgence face à la situation, et le président ivoirien Laurent Gbagbo a promis de faire toute la lumière sur ces déchets toxiques qui causent des dégâts au sein de la population.
La formation d'un nouveau gouvernement est attendue pour la semaine prochaine, après des consultations du Premier ministre reconduit dans ses fonctions.
En attendant, les populations de certains quartiers pollués ont décrété, jeudi, une journée “ville morte” pour dénoncer le caractère “assassin” du déversement de ces produits dans la ville. “Nos dirigeants ont sacrifié le peuple sur l'autel de leurs intérêts en lui servant des déchets toxiques”, ont écrit des manifestants sur une pancarte, bloquant les voies menant vers des sites où sont déversés les produits incriminés. Selon le consulat de France à Abidjan, dont les propos ont été rapportés par la presse locale, les déchets ont été déversés sur au moins neuf sites de différents quartiers de la ville, dont le quartier chic de Cocody qui est une zone résidentielle pour de nombreux cadres de ce pays d'Afrique de l'ouest.
Le ministère de la Santé a indiqué qu’un bateau nommé “Probo Koala”, battant pavillon panaméen, a accosté au port d'Abidjan dans la nuit du 19 au 20 août dernier. Et, en collaboration avec l'entreprise ivoirienne Tommy, des produits toxiques ont été débarqués, avant d'être déversés sur des sites en pleine ville.
Selon certaines sources, des cadres de l'administration ivoirienne auraient reçu des pots-de-vin, estimés à 35 millions de dollars pour laisser débarquer les déchets toxiques. Cette somme n'a pas été officiellement confirmée par les autorités qui déclarent attendre la fin des enquêtes, pour faire une évaluation définitive.
Toutefois, interrogé vendredi soir par une radio étrangère captée à Abidjan, le Premier ministre a déclaré que le déchargement des produits toxiques n’a pas été fait gratuitement. ‘’La cargaison funeste de ce bateau a été refusée dans plusieurs autres ports ailleurs avant d’être déchargée à Abidjan; je ne crois pas que cela soit gratuit’’. Le scandale des déchets toxiques confirme la corruption qui gangrène, depuis plusieurs années, l'administration ivoirienne, jusqu'au sommet de l'Etat. Six personnes ont déjà été arrêtées, mais leur identifiée n’est pas encore révélée. Et certaines personnalités sont soupçonnées d’être impliquées, dont le ministre des Transports, Innocent Anaky Kobenan, le directeur général des Douanes, Gnamien Konan et celui du Port autonome d'Abidjan, Marcel Gossio, un proche du chef de l'Etat.
“Aujourd'hui, nous payons le prix de la légèreté dans la gestion des affaires de l'Etat. Les dessous de table, les pots-de-vin, ils en ont pris beaucoup jusqu'à ce jour. Mais avec ce seul fait, nos dirigeants en auront pour leur compte”, déclare à IPS, Marcel Kobenan, un jeune chômeur, manifestant non loin d'un site infecté dans la commune d'Abobo, un quartier populeux d'Abidjan.
Le ministère des Transports, la marine nationale et le port d'Abidjan se rejettent la responsabilité du débarquement de la cargaison scandaleuse, en attendant les conclusions de l'enquête.
Mais au même moment, l'ancien directeur général des affaires maritimes, le colonel Jean-Christophe Tibé-Bi, révèle à la presse : “Lorsque j'étais en service, j'ai été informé par mon collègue du Sénégal de la tournée du navire. Il m'a même conseillé de le refuser sans réfléchir. Mais à l'arrivée du navire, je n'étais plus en fonction”. A la suite d'une autre affaire de 205.000 dollars qui l'avait opposé aux agents des affaires maritimes, le colonel Tibé-Bi a été limogé de son poste, le 13 août dernier, par le ministre des Transports, Anaky Kobenan, soit une semaine avant l'arrivée du bateau chargé de déchets toxiques.
“Le bateau, c'est certain, a bénéficié de complicités au sein du ministère des Transports et du port”, affirme Tibé-Bi. Selon la direction des douanes, ‘’Lorsqu’un navire doit arriver au port d’Abidjan, la direction du port est informée d’avance, et les agents aménagent le quai où il doit accoster après autorisation. Dès son arrivée, la douane, la police maritime et la police civile effectuent un contrôle des produits, des marchandises ou des clandestins à bord’’. ‘’Une fois l’opération (de contrôle) terminée, la douane est chargée de l’escorte des produits vers leur destination finale’’, a expliqué à IPS, le colonel Lucien Kaké, conseiller du directeur général des douanes, précisant cependant que ‘’pour les déchets d'hydrocarbures destinés à faire l'objet d'un traitement dans une structure spécialisée, l'enlèvement ne fait pas l'objet d'escorte douanière’’.
Avec l'arrivée à Abidjan des experts étrangers sollicités par le gouvernement ivoirien, les personnes victimes des produits toxiques ont été invitées à se rendre dans les trois centres hospitaliers de la capitale économique — Treichville, Cocody et Yopougon — pour une première assistance gratuite. ‘’Je réside non loin du site infecté du zoo d’Abidjan. Pendant deux jours, j’ai respiré cette odeur. Aujourd’hui, j’ai la gorge qui démange et mon ventre qui ballonne’’, a raconté à IPS, Magloire Adjé, un ferronnier.
‘’Moi, mon corps me gratte tout le temps et mes yeux commencent à rougir’’, a indiqué, pour sa part, Thomas N’Cho, élève en vacances à Abidjan. Tous ces malades étaient au Centre hospitalier de Cocody où un service d’accueil leur est réservé, a constaté IPS sur place. Par ailleurs, un comité de surveillance a été mis en place pour un contrôle épidémiologique qui a demandé à la population d'éviter de s'aventurer vers les sites infectés qui sont à présent sous le contrôle de l’Office national de la protection civile. Les riverains de ces sites ont commencé à déserter leurs maisons, tandis que les autorités promettent de ramasser les déchets toxiques et de les enfouir dans des ‘’sites sécurisés’’. Des partis politiques réagissent à ce scandale, en majorité ceux de l'opposition et des organisations de défense des droits humains pour exiger l'aboutissement des enquêtes en cours afin que les coupables soient sanctionnés.
Depuis quatre ans, la Côte d'Ivoire est coupée en deux par une rébellion armée qui occupe la moitié-nord du pays. Des soldats avaient pris les armes le 19 septembre 2002 pour s'opposer, selon eux, à l'exclusion présumée des populations de cette partie du territoire.

