SEGUELA, Côte d'Ivoire, 17 août (IPS) – Réunis sous des hangars, les parents et amis de feue Korotoumou Bakayoko, 16 ans, ont les visages en larmes. Ils s'apprêtent à accompagner la défunte à sa dernière demeure au cimetière municipal de Séguéla, une localité du centre-ouest de la Côte d'Ivoire.
Fille aînée d'une famille de cinq enfants, Korotoumou était élève en classe de 3ème au Lycée moderne de Séguéla. “Elle est décédée des suites d'un avortement. Elle portait discrètement une grossesse de trois mois et avait décidé de l'interrompre à l'insu des parents”, a indiqué à IPS, Massandjè Bakayoko, une cousine de la défunte.
Issue d'une famille musulmane, Korotoumou entendait se soumettre à la coutume. Car selon les règles musulmanes, porter une grossesse avant le mariage, serait jeter la honte à toute la famille devant la communauté.
Suivant les conseils de ses amies, elle avait fait usage de plusieurs substances, dont des écorces d'arbres, des racines ou encore des tessons de bouteilles transformées en poudre, afin d'interrompre la grossesse.
N'ayant pas réussi son opération, la lycéenne a été conduite aux services des urgences de l'hôpital de Séguéla dans le coma, avec une hémorragie interne avancée de deux jours. “Elle était déjà dans un état critique, alors que l'hôpital manque de matériels sanitaires adaptés. Nous n'avons pas pu éviter le pire”, a expliqué à IPS, François Ignace Kobénan, l'infirmier soignant, qui avait reçu la malade pour les premiers soins.
Kobéna a souligné que leur hôpital manquait de matériels médicaux adéquats depuis quatre ans que dure la crise provoquée par une rébellion armée qui a coupé en deux ce pays d'Afrique de l'ouest.
Mais, le décès de Korotoumou a notamment révélé le niveau de la pratique des avortements clandestins devenus de plus en plus inquiétants. “Les avortements clandestins ont atteint la côte d'alerte dans nos hôpitaux durant ces quatre années de crise, tant du côté rebelle que gouvernemental”, déclare Dr Lassina Sanogo, médecin généraliste à l'Hôpital central de Bouaké, le quartier général de la rébellion, dans le centre du pays.
Une enquête effectuée, en 2005, par l'organisation non gouvernementale (ONG) locale 'Objectif santé', révèle que sur 2.400 femmes interrogées en Côte d'Ivoire, 34 pour cent ont déclaré avoir avorté au moins une fois. Au nord, ajoute-t-elle, 70 pour cent des avortements clandestins médicalisés sont le fait de filles de 13 à 24 ans, avec l'accord des parents ou du partenaire.
“Les 30 pour cent restants (au nord) relèvent des avortements traditionnels qui exposent les jeunes filles à des complications génitales, voire à des cas de décès”, précise l'ONG. “Les zones gouvernementales sont moins touchées par rapport à celles sous contrôle des ex-rebelles, où le personnel médical est absent”.
Depuis le début de la crise, le 19 septembre 2002, la moitié-nord de la Côte d'Ivoire est occupée par les rebelles qui soutiennent avoir pris les armes pour lutter contre l'exclusion présumée des populations de cette partie du pays. Mais, depuis ce temps, les structures sanitaires sont défaillantes dans les zones sous leur contrôle.
Lors de son enquête, l'ONG a découvert que “les infirmiers occasionnels, les guérisseurs et les féticheurs sont sollicités par les candidates à l'avortement. Ce qui a conduit à un taux de trois filles décédées sur dix, ou qui gardent des séquelles telles que la stérilité à vie”.
Toutefois, ce ne sont pas seulement les féticheurs, les guérisseurs et les tradipraticiens qui sont sollicités par les jeunes filles et les femmes pour les interruptions clandestines de grossesses, indique Zana Sanogo de l'ONG 'Programme de santé communautaire', basée à Korhogo, dans le nord de la Côte d'Ivoire, et infirmier-major à la retraite.
“Il faut noter qu'il y a d'autres formes d'interruptions clandestines de grossesses, qui sont médicalisées, faites par des médecins, des infirmiers et des sages-femmes dans des hôpitaux et maternités de notre pays et des autres pays ouest-africains moyennant de fortes sommes d'argent”, a déclaré à IPS, Zana Sanogo. Dr Logozeni Diabaté, exerçant dans un centre médical de la région de Séguéla, refuse de faire assumer aux seuls médecins la responsabilité des avortements. Il accuse tout le personnel médical de pratiquer ces avortements clandestins à des coûts qu'il estime entre 50 et 100 dollars..
“C'est quand ça tourne mal que tout le monde est informé”, a-t-il martelé.
“Tout le monde le sait et personne n'ose en parler, parce que la législation ivoirienne, comme les législations des autres pays de la sous-région, interdit l'avortement illégal et le condamne”, a-t-il ajouté.
Le Code pénal ivoirien de 1981 condamne tout auteur et ses complices coupables d'avortement illégal à une peine d'un à cinq ans d'emprisonnement et à une amende d'environ 300 à 3.000 dollars. Selon Aristide Kouamé Kobénan de l'ONG 'Santé pour tous' basée à Toumodi, une localité à la lisière de la 'zone de confiance', séparant les ex-rebelles et les forces gouvernementales, “la pauvreté est à la base de ces pratiques déconseillées. Une fille en grossesse, rejetée par son petit ami et ses parents, sans soutien psychologique, n'hésite pas à s'exposer à l'avortement clandestin”.
"A Abidjan, (la capitale économique ivoirienne), dans le sud du pays, des nouveau-nés sont couramment retrouvés morts enroulés dans des plastiques et abandonnés dans des poubelles publiques", a dit à IPS, Amadou Sidibé, assistant social au ministère ivoirien des Affaires sociales.
Le déplacement massif des populations des zones de guerre, du nord vers le sud, ainsi que les conditions de vie difficiles à Abidjan, aggravées par la pauvreté qui sévit dans les quartiers précaires surpeuplés de la ville, seraient quelques causes de la recrudescence des avortements clandestins et des abandons de nouveau-nés dans des poubelles et places publiques, estiment des sages-femmes. “Mieux vaut légaliser les avortements, mêmes s'ils sont condamnés par des certaines religions, afin qu'ils se déroulent dans des conditions médicales requises, pour éviter les décès de jeunes filles ou de femmes suite aux avortements, ou la stérilité due aux interruptions de grossesses”, suggère Zana Sanogo.

