RELIGION-CAMEROUN: Pour le bonheur, des sectes offrent la violence dans les universités

YAOUNDE, 7 août (IPS) – Les campus des universités du Cameroun, dont six d'Etat et d'autres établissements d'enseignement supérieur répartis à travers ce pays d'Afrique centrale, sont devenus des champs de prédilection des sectes et divers groupes magiques et religieux. Ils promettent la réussite et le bonheur aux étudiants.

“A côté de la désuétude des campus, du manque de laboratoires fonctionnels, de l'absence de bourses d'études aux étudiants et d'autres structures académiques nécessaires à leur formation, se sont greffés des groupes de prières divers et des réunions ponctuées de chants et flagellations”, déclare à IPS, Clément Mbassi, enseignant à l'Université de Yaoundé I.

“Dieu ou Jésus-Christ”, ajoute Mbassi, “que les sectaires scandent à tue-tête sous les appellations de 'sauveur', de 'rédempteur', et qui sont partout invoqués sur des affiches invitant les étudiants aux réunions de délivrance, n'est rien d'autre qu'une mesure de persuasion destinée aux esprits faciles”. Selon lui, “La réalité a été cruelle pour ceux qui y sont allés ces deniers temps”.

Selon des analystes, le foisonnement rapide des sectes et leurs conséquences tragiques dans les campus universitaires sont une illustration de la passion des jeunes pour la facilité et l'aisance matérielle.

“J'avais résisté à pénétrer le 'Divin monde' (une secte)”, se souvient Armande Bedoumé, une étudiante de l'Université de Yaoundé I. “Quand j'ai échoué en 2005, pour la seconde fois, à l'entrée en troisième année, mes amies, me montrant les bienfaits de la religion, m'ont invitée à me confier à Dieu. C'est ainsi que j'ai rejoint le 'Divin monde', et j'ai réussi lors de la session de rattrapage”.

“Aujourd'hui, je suis sereine pour les résultats de la licence que j'attends. Même si je ne valide pas toutes mes unités de valeur, je crois que je suis sur la bonne voie”, indique-t-elle. Mais, elle ajoute que sa secte ne pratique pas la violence pendant les séances de prière.

Selon des informations recueillies par IPS, les étudiants qui sont confrontés à de nombreuses difficultés quotidiennes de survie telles que le manque d'argent, les échecs à répétition, l'absence de repères et la misère, sont devenus des proies faciles pour les marchands d'illusions et autres colporteurs de rêves.

“En quête d'idéal, d'une raison de vivre ou de toute autre chose qu'ils ne peuvent eux-mêmes définir, les étudiants tombent rapidement dans des cercles ésotériques ou des sectes qui donnent l'illusion de la garantie du bien-être, du succès et d'un futur brillant”, explique à IPS, Mireille Kamgang, coordonnatrice de Education entraide et solidarité, une organisation non gouvernementale (ONG) basée à Yaoundé, la capitale camerounaise. Mais en dépit des promesses de paix, de bonheur et de réussite sociale que les adeptes des sectes promettent aux nouvelles recrues, c'est l'émoi et la désolation qui s'emparent des quelque 90.000 étudiants de l'enseignement supérieur, qui sont confrontés aux réalités de la vie au Cameroun. Kamgang affirme que “Le bonheur escompté n'arrive que dans de rares cas. Certains étudiants appartenant à des sectes ne terminent pas leur premier cycle universitaire, ou y parviennent avec des difficultés énormes, tandis que d'autres, possédés par des esprits maléfiques, finissent leur vie par la folie ou la mort”.

Elle cite le cas de Gédéon Ombede, 21 ans, étudiant en Faculté de droit de l'Université de Ngaoundéré, dans le nord du Cameroun. Il est décédé à l'hôpital en juillet dernier à l'issue d'une rare torture infligée par des adeptes d'une secte appelée “l'Armée céleste”, au cours de neuf jours de “prière de délivrance et d'exorcisme”.

Selon Anatole Djomo, 20 ans, un étudiant de l'Université de Yaoundé I, qui a survécu à ce type de torture, en mars 2006, tous les membres de la secte tabassent la victime en chantant à tour de rôle, parfois au même moment, des heures durant. Souvent, la violence est exercée sur les parties sensibles d'une femme, sous prétexte de lui retirer du corps, le diable qui y est enfoui. Ils utilisent des bâtons, des objets soi-disant bénis, fabriqués par eux-mêmes, tout en versant sur la victime, de l'eau présumée bénite également, explique Djomo à IPS.

Lorsqu'ils sont victimes de violence dans des sectes, les étudiants en informent peu leurs parents, d'autant plus qu'ils y vont sans leur consentement.

Pour leur part, les autorités universitaires ont pris des sanctions excluant les membres des sectes de leurs établissements. En outre, à Ngaoundéré où la violence liée à la secte a explosé entre juin et juillet, plusieurs étudiants, auteurs présumés de torture, ont été interpellés et présentés à un juge qui les a inculpés et mis en prison.

Une source universitaire évoque également le cas d'une dizaine d'étudiants de la même institution, qui avaient été hospitalisés fin-juin 2006, pour cause de torture appliquée par leurs camarades. Ces adeptes les accusaient d'être possédés en leur suggérant des solutions sous forme de prières et de jeûne à faire pendant neuf jours, avant de procéder à des séances de “délivrance” par la violence.

Par ailleurs, des médias camerounais citent régulièrement des cas de morts d'élèves ou d'étudiants provoqués par des sectes qui envahissent le pays. Jean Marie Nzéale, un sociopsychologue, enseignant à l'Université de Yaoundé I, a expliqué à IPS : “Les Camerounais, voire les Africains qui s'adonnent généralement aux sectes, sont ceux qui veulent verser dans la facilité”. "Ce sont…des personnes qui ont perdu leur emploi ou qui sont en quête de richesse facile, des femmes ayant perdu le repère social, des étudiants ou tout autre partisan du moindre effort à qui on promet la réussite sans travail", dit-il, ajoutant qu'ils "vont vers les sectes où les gourous profitent de leur naïveté et leur promettent le bonheur qu'ils n'ont pas trouvé ailleurs". Le ministère camerounais de l'Administration territoriale et de la Décentralisation indique avoir recensé 46 dénominations religieuses, en avril 2006, en dehors de l'église catholique et ses 78 congrégations. Elles sont légalement reconnues et fréquentées par les Camerounais.

Les autorités universitaires soulignent qu'un campus de l'université est un milieu laïc où la création et le fonctionnement des associations ainsi que les réunions obéissent à une autorisation préalable. Mais, les membres des diverses sectes y exercent leurs activités sous le label dissimulé de clubs culturels. “Les adeptes des sectes qui évoluent dans nos campus mènent leurs activités de façon masquée et dissimulent ainsi leurs desseins réels”, déclare à IPS, Isaac Célestin Tchého, chef de la Division de la promotion du dialogue et de la solidarité universitaires, au ministère de l'Enseignement supérieur. “Pour déjouer la vigilance des autorités, les adeptes des sectes présentent des documents conformes aux règles disciplinaires en vigueur”, explique Tchého. “Les responsables d'universités ne s'en rendent compte que lorsque surviennent des incidents ou des accidents”.

Les sectes se développent également au sein des universités par le biais de certains enseignants qui recrutent des adeptes parmi leurs collègues et des étudiants.

“Je connais des collègues qui font l'apologie des sectes et des ordres mystiques dans les amphithéâtres”, indique à IPS un enseignant d'université qui a requis l'anonymat. “D'autres professeurs, pour faire passer les enfants, cherchent toujours à savoir s'ils sont du même bord qu'eux. Et cela contribue à pourrir davantage le climat des études à l'université”, déplore-t-il.