BUKAVU, 14 juil (IPS) – Des morts violentes impunies infligées à des journalistes ou à des activistes des droits de l'Homme tendent à devenir banales en République démocratique du Congo (RDC) tellement les cas se multiplient et se ressemblent.
Le tort des victimes, estiment des analystes en RDC, est certainement de dénoncer, à travers leurs activités quotidiennes, les maux qui rongent la société congolaise dont la corruption et l'impunité.
Le scénario est généralement le même. Des personnes, souvent cagoulées, vêtues en treillis militaires, s'introduisent la nuit chez des victimes dûment ciblées, juste pour leur ôter la vie. C'est ce qui est arrivé dans la nuit du 7 au 8 juillet, à Mwamba Bapuwa, dans la commune de Matete, à l'est de Kinshasa, la capitale congolaise.
Mwamba, 64 ans, était un journaliste indépendant qui collaborait essentiellement aux journaux 'Le Phare' et 'Le Potentiel', tous les deux paraissant à Kinshasa et proches de l'opposition politique.
Ironie du sort, l'assassinat de Mwamba survient au moment où allait s'ouvrir, cette semaine à Kinshasa, le procès d'un autre journaliste, Frank Ngyke, abattu à son domicile avec son épouse Hélène Mpaka, devant ses enfants, alors qu'il rentrait de son travail, tard un soir, il y a huit mois, dans la nuit du 2 au 3 novembre 2005.
Le double assassinat de Ngyke et de sa femme avait bouleversé toute la communauté de la presse aussi bien en RDC qu'à l'extérieur de ce pays d'Afrique centrale. Depuis, l'enquête a piétiné avant d'aboutir à l'ouverture du procès.
Bon nombre de journalistes n'espèrent pas obtenir plus de lumière dans cette affaire à l'issue du procès en cours.
“Si la justice congolaise n'a pas réussi à identifier véritablement le ou les meurtriers du président Laurent-Désiré Kabila (assassiné dans son bureau en janvier 2001), ce n'est pas celui ou ceux du couple Ngyke qu'elle va identifier maintenant”, s'indigne Tshivis Tshivuadi, secrétaire général de 'Journaliste en danger' (JED), contacté par IPS à Kinshasa.
JED est une organisation non gouvernementale (ONG) basée dans la capitale congolaise.
On peut donc imaginer la colère des journalistes devant cette incapacité des services de police à pouvoir démasquer “ces hommes en uniformes non identifiés” dont le terme seul suffit pour irriter les professionnels des médias devant l'horreur, estiment des analystes.
Aucun mobile valable ne peut justifier le meurtre de Mwamba, selon JED. Ses meurtriers l'auraient obligé à leur livrer le mot de passe de son ordinateur portable avant de lui tirer une balle dans la tête et d'emporter un de ses téléphones portables.
Pour Kalondji Mwamba*, journaliste, président d'une ONG de défense des droits des journalistes, basée à Kinshasa, il n'y a aucun doute, Mwamba était sur une piste qui devait allait permettre de démanteler un réseau maffieux. “Ses derniers articles publiés au 'Phare' étaient focalisés sur un trafic de diamant au Kasai occidental”, dans le centre-est de la RDC, explique-t-il à IPS au téléphone.
A l'appel de l'Union nationale de la presse du Congo, les journalistes de Kinshasa comptent manifester leur indignation et leur colère face aux pouvoirs publics en décrétant des journées “Presse morte” sans radio ni télévision à l'occasion des obsèques de Mwamba.
“Ne pas manifester notre colère en public, c'est accepter d'être des victimes résignées de ces assassinats programmés des professionnels des médias”, déclare à IPS, Gerry Museme, reporter au journal 'Le Phare' qui utilisait les articles de Mwamba. C'étaient notamment des analyses politiques critiques dont la dernière, intitulée 'Pourquoi la transition est-elle bloquée au Congo?', était publiée le 6 juillet.
JED est monté au créneau pour dénoncer publiquement l'incapacité du ministre de l'Intérieur à sécuriser les journalistes. “En éliminant systématiquement les journalistes, ces escadrons de la mort, visiblement commandés et gérés par les hommes actuellement au pouvoir, comptent brouiller les résultas des élections et prendre les Congolais en otage”, affirme un analyste de l'ONG, qui a requis l'anonymat.
Les prochaines élections libres, les premières depuis 40 ans au Congo, prévues le 30 juillet, devraient mettre un terme à une transition politique de trois années, consécutive à une longue guerre civile en RDC (1998-2002).
Elle avait fait quelque quatre millions de morts du fait des combats, des maladies et de la famine. Un accord global inclusif avait été signé par les belligérants en 2002, en Afrique du Sud.
Très mal à l'aise à cause de la recrudescence de la criminalité et surtout à cause du non aboutissement des enquêtes sur bon nombre de cas d'assassinats non expliqués, Théophile Mbemba, le ministre de l'Intérieur, appelle les journalistes à garder leur calme et à ne pas céder aux spéculations hasardeuses.
"Nous déplorons l'assassinat du journaliste Mwamba Bapuwa, mais nous aimerions assurer les journalistes que nous nous occupons de l'enquête de ce crime afin que toute la vérité soit connue", a déclaré Mbemba à la télévision d'Etat. "L'issue de l'enquête pourra établir si c'est un crime crapuleux ou un règlement de comptes. Les journalistes congolais ne doivent pas se sentir menacés ni particulièrement ciblés par qui que ce soit".
Mwamba meurt avec le secret de sa mort, mais également avec celui de sa vie. Il devait sûrement se savoir menacé de mort depuis cette nuit du 8 mars 2006 où il avait été attaqué, toujours à son domicile, par un groupe d'hommes en civil et armés qui, selon son neveu, Kazadi Mwamba, lui avait extorqué près de 1.000 dollars et emporté son ordinateur portable.
“Ils nous avaient menacés avec leurs armes et avaient promis de revenir”, aurait déclaré Kazadi à la police, selon un confrère à Kinshasa, interrogé par IPS.
Ancien journaliste de 'Jeune Afrique Economie' à Paris, Mwamba était rentré à Kinshasa en octobre 2005 avec l'intention de s'installer définitivement au pays.
A Bukavu, dans l'est de la RDC, les mêmes sentiments de colère sont partagés par des journalistes à la suite de l'assassinat de Mwamba d'autant plus qu'à différentes occasions, bon nombre ont échappé également à la mort dans cette région souvent troublée. A la question de savoir si des escadrons de la mort existent réellement, les journalistes de Bukavu répondent par l'affirmative.
“S'ils n'existent plus, dans tous les cas, ils ont dû exister sous la rébellion du RCD-Goma (Rassemblement congolais pour la démocratie) à voir le nombre de personnes tuées par balles de jour comme de nuit”, affirme Justin Liesse*, journaliste à Radio-Maendeleo dont la station a été fermés deux fois en cinq ans.
Et Liesse cite à IPS le cas de l'assassinat, le 30 juillet 2005, de Pascal Kabungulu, ancien journaliste et activiste des droits de l'Homme, assassiné froidement dans la rue par des hommes en treillis militaire.
“Jusqu'aujourd'hui, personne ne sait qui a tué Pascal et pourquoi”, déplore-t-il.
*(Ce sont des surnoms pour protéger les personnes concernées pour leur sécurité).

