POLITIQUE-RD CONGO: Difficile apprentissage de la démocratie – Analyse

BUKAVU, 8 juil (IPS) – Après l'orage caractérisé par des guerres, rébellions et autres soubresauts politiques, le beau temps traîne à venir en République démocratique du Congo (RDC) où les élections ne se sont pas encore organisées pour mettre en place de nouvelles institutions.

Le délai négocié en Afrique du Sud au terme du dialogue inter-congolais, fin 2002, pour une transition pacifique au bout de laquelle seraient organisées des élections libres et démocratiques, a officiellement expiré le 30 juin 2006. Mais, les élections présidentielles et législatives sont prévues le 30 juillet prochain dans ce grand pays d'Afrique centrale. Ce sont les premières vraies élections pluralistes depuis plus de 40 ans. Pourtant, les Congolais assistent, médusés, à une sorte de résistance contre le processus électoral, notamment avec la récente pétition de 19 candidats à la magistrature suprême qui réclament un gel de la campagne électorale. Toutefois, bon nombre de Congolais se disent "surpris et découragés" de retrouver, parmi les pétitionnaires, l'avocat Gérard Kamanda wa Kamanda, ancien secrétaire général adjoint de l'Organisation de l'unité africaine, plusieurs fois ministre et actuellement ministre de la Recherche scientifique dans le gouvernement de transition. Par exemple, à Bukavu, dans la province du Sud-Kivu, dans l'est de la RDC, des milieux politiques et intellectuels ne cachent pas leur découragement et leur déception. "Nous pouvons attendre un tel comportement d'hommes politiques sans références particulières, mais pas de Gérard Kamanda wa Kamanda que tout le monde respecte beaucoup", confie à IPS, Bisimwa Mutama, professeur de linguistique africaine à l'Université pédagogique de Bukavu. "Cette démarche exigeant le gel de la campagne électorale de la part des personnes appelées à diriger le pays est de nature à compromettre le processus électoral, et nous ne pouvons y souscrire".

Pour Mutama et pour de nombreux habitants de Bukavu, ce qui se passe à Kinshasa n'est que distraction, juste pour faire perdurer la transition en vue d'un nouveau partage de postes politiques dans un nouveau gouvernement de transition. "Alors que la campagne électorale a été officiellement lancée le 29 juin 2006 et que de nombreux candidats se trouvent dans leurs fiefs électoraux respectifs pour convaincre les électeurs potentiels, on ne devrait pas entendre d'autres sons de cloches contraires à la poursuite normale du processus électoral", s'insurge, au cours d'une conférence de presse, Serge Kulimushi, activiste de Solidarité paysanne, une organisation non gouvernementale de défense des droits des paysans, basée à Bukavu.

En fait, la pétition des 19 candidats à la présidentielle fait suite à une sorte de guerre non déclarée entre acteurs politiques congolais au sujet de nouvelles concertations politiques que certaines formations politiques de l'opposition dont l'UDPS (Union pour la démocratie et le progrès social) d'Etienne Tshisekedi réclament avant la tenue des élections.

Une revendication à laquelle s'oppose le PPRD (Parti du peuple pour la reconstruction et la démocratie), proche du président Joseph Kabila. Ce parti, qui est favorable à la poursuite normale du calendrier électoral, estime qu'il n'est pas nécessaire d'engager de nouvelles concertations qui, dit-il, ne feraient que prolonger inutilement la transition politique. La transition avait déjà été prorogée d'une année, du 30 juin 2005 au 30 juin 2006, à cause du retard pris par le vote de la nouvelle constitution et des lois électorales. Une prorogation était possible en vertu des accords de paix signés en 2002, en Afrique du Sud, à la fin de la deuxième et longue guerre civile (1998-2002) en RDC, qui a fait quelque quatre millions de morts.

Tshisekedi, qui ne participe pas au processus électoral pour avoir appelé ses partisans à ne pas se faire enregistrer sur les listes électorales, brandit l'épouvantail d'une perturbation des élections ou de la période post-électorale si son parti reste maintenu en dehors du processus. Pour leur part, les candidats signataires de la pétition parmi lesquels Kamanda, Mobutu Nzanga, le fils de l'ancien président Mobutu, les sœurs Wivine et Marie-José N'Landu, n'en démordent pas. Dans une déclaration datée du 1er juillet, ils exigent le gel de la campagne électorale en attendant, disent-ils, "de vider le processus électoral de toutes les irrégularités constatées et dénoncées". Mais, dans la même déclaration, ils réaffirment leur "ferme détermination d'aller sans atermoiements, à des élections libres, transparentes et crédibles". Selon Kamanda, leur porte-parole, les pétitionnaires exigent "la transparence du processus électoral, la sécurisation des candidats et des élections, la régulation des médias et un consensus entre acteurs politiques sur l'après-30 juin 2006, c'est-à-dire la prorogation de la transition et la gestion consensuelle de l'Etat". Ils dénoncent également l'impression de plus de cinq millions de bulletins de vote supplémentaires commandés par la Commission électorale indépendante (CEI) et qui, selon eux, constitue une preuve de tricherie, par bourrages des urnes, en faveur du candidat Kabila. La CEI reconnaît l'existence de bulletins supplémentaires dans ses stocks, mais préfère, explique son président l'abbé Apollinaire Malumalu, ne pas se mêler d'une polémique stérile. Pour lui, un surplus de bulletins entre dans la pratique normale d'une gestion des élections. Selon Kinanga Musatchi du bureau de presse de la CEI, ces bulletins supplémentaires seront distribués dans les 50.000 bureaux de vote du pays pour servir de réserves stratégiques en cas de disparition accidentelle du stock réglementaire. Pendant le référendum, des stocks de bulletins de vote avaient disparu en Ituri, dans le nord-est, à la suite d'une attaque d'un convoi de la CEI.

Le débat sur la question divise les partis politiques à Kinshasa, la capitale congolaise. Mais d'une manière générale, à Kinshasa comme à l'intérieur du pays, la démarche des 19 pétitionnaires est qualifiée par la majorité des Congolais, de dilatoire et de nature à juste laisser se prolonger la transition politique. Pour l'avocat Lwemba lu Masanga que IPS a contacté par téléphone depuis Kinshasa, "si les problèmes évoqués sont réels, le gel de la campagne électorale suppose une modification du calendrier électoral". "L'intervention du Parlement s'avère, par conséquent, obligatoire pour recevoir et traiter une requête – dans ce sens – de la Commission électorale indépendante. Or, le Parlement a clos ses portes pour le reste de la transition. Seule une session extraordinaire permettrait d'examiner cette question", observe-t-il. En plus des discussions des politiciens sur le gel éventuel de la campagne électorale, la campagne elle-même a commencé avec de graves ratés sur le terrain. Au lendemain du lancement de la campagne électorale, 12 personnes ont été tuées à Matadi, dans la province du Bas-Congo (ouest de la RDC), dans des échauffourées entre une secte politico-religieuse appelée 'Bundu dia Kongo' et la police. Estimant que la transition politique était terminée, la secte avait décidé de remplacer le gouverneur de la province par un candidat de son choix. Au cours d'une marche vers le bureau du gouverneur, un des membres de la secte a arraché un fusil des mains d'un policier distrait et lui a tiré dessus. En représailles, les autres policiers ont tiré dans le tas, tuant 11 manifestants. La secte 'Bundu dia Kongo' a toujours exigé l'indépendance de la province du Bas-Congo du reste du pays, estimant que le peuple 'Kongo' – originaire du Bas-Congo – doit gérer son territoire en toute indépendance. Mais la province du Bas-Congo constitue la seule ouverture de la RDC sur l'océan Atlantique.