GENEVE, 4 juil (IPS) – Depuis 60 ans, Caux — un petit village des Alpes suisses — abrite des rencontres informelles entre adversaires du monde entier. Cet été, des acteurs africains y prépareront un agenda continental pour la réconciliation.
Ces rencontres sont fondées sur une diplomatie parallèle et sans tamtam, sous les auspices de Cornelio Sommaruga, ancien président du Comité international de la Croix-Rouge, aujourd'hui à la tête d'Initiatives et changement international (IofC). Ainsi, depuis 1946, le mouvement basé à Caux, en Suisse, a organisé des rencontres informelles entre des milliers d'acteurs et belligérants du monde entier. "Pour que le monde change, il faut que les gens changent", estime le mouvement.
Pour leur 60ème anniversaire, les rencontres de Caux se dérouleront cet été sur le thème de l'intégrité — du niveau individuel au niveau global.
Sommaruga présentait, le 28 juin à Genève, une méthode originale et discrète de réconciliation, qui ne néglige pas les dimensions émotionnelles et spirituelles.
L'un des événements phares sera un “dialogue franc pour une Afrique intègre et juste”, mené du 7 au 17 août par des politiciens, fonctionnaires, universitaires, organisations non gouvernementales et dirigeants économiques africains.
Il s'agit, explique la co-organisatrice Amira Elmissiry, d'un “Agenda pour la réconciliation” qui abordera sans tabous la corruption, la gouvernance, la sortie des conflits et la paix, le commerce, l'économie, la santé et la sécurité alimentaire.
Parmi les participants annoncés : Ibrahim Agboola Gambari (Nigeria), sous-secrétaire général de l'ONU, Betty Oyella Bigombe, une ministre ougandaise, Marguerite Barankitse (Burundi), animatrice de la Maison Shalom accueillant des enfants hutus et tutsis, l'archevêque Emmanuel Kolini (RD Congo), Dr Lilian Cingo, animatrice de centres de santé en Afrique du Sud, Antonio Guterres (Portugal), Haut-commissaire aux réfugiés. Mais bien d'autres protagonistes de divers pays pourraient les rejoindre.
“La crise des institutions naît dans la crise des hommes. Il faut gagner les hommes avant de changer les institutions — et détecter les hommes qui peuvent faire la différence et devenir les agents du changement”.
Médiateur d'IofC, Thomas Ntambu du Congo — qui est devenu conseiller municipal de la ville suisse de Montreux — explique les ressorts de la “diplomatie parallèle” qui est en train de réconcilier en ce moment le Burundi : "Nous sommes des modérateurs de passions!" "Il faut avoir un contact personnel de longue date avec chaque acteur, comprendre ses angoisses et ses rages, gérer ses émotions pour le ramener à l'essentiel et éviter que la négociation dégénère en champ de bataille…
Or les diplomates classiques ne s'occupent pas de cela!" Cette approche, ajoute Ntambu, a permis de sortir de la rébellion le mouvement CNDD-FDD qui a remporté les dernières élections au Burundi, il y a un an. Aujourd'hui, il s'agit d'intégrer au processus le dernier mouvement hutu opposé à la paix, les FNL (Forces nationales de libération). Les facilitateurs sud-africains et tanzaniens ont insisté pour que IofC revienne en première ligne des pourparlers de Dar-es-Salam sur le Burundi.
Le médiateur congolais a ajouté un autre partenaire à sa stratégie : les médias. “Ils jouent un rôle crucial dans la région. Or changer les hommes s'applique aussi aux journalistes”. D'où le programme de formation Journalisme de réconciliation et de paix (déontologie, information équitable, couverture des efforts de reconstruction) en cours au Rwanda, au Burundi et en République démocratique du Congo. Ce résultat encourageant, rappelle Sommaruga, s'ajoute à une longue série de médiations discrètes menées depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale à Caux, à 1.000 mètres au-dessus du lac Léman, dans le décor majestueux des Alpes : rencontres franco-allemandes, décolonisation, conflit irlandais, Colombie, Israël-Palestine, Bosnie, Kosovo, Tchétchènes et parlementaires russes, Irian Jaya (Indonésie), Sierra Leone, Congo, Rwanda, Soudan, Somalie. S'y ajoutent des dialogues entre musulmans et non musulmans, milieux d'affaires et alter- mondialistes…
Bien sûr, les résultats n'ont pas toujours suivi les espoirs. Ainsi en Afrique, 50 pour cent des accords de paix sont suivis d'une rechute dans les trois ans. Mais les animateurs de Caux restent persuadés que les relations de confiances établies entre des individus font la différence à long terme, comme le croit le responsable suisse, Bernard de Riedmatten.
Les autres sessions de cet été veulent ainsi préparer une nouvelle génération de dirigeants : le leadership, les outils du changement, l'art comme levier, l'éthique dans l'économie globalisée. *(Daniel Wermus est journaliste à InfoSud, une agence de presse suisse basée à Genève. Cet article est publié en vertu d'un accord de coopération entre InfoSud et IPS).

