SOUDAN/TCHAD: Une intervention plus énergique conseillée comme la violence s'étend

WASHINGTON, 30 juin (IPS) – Près de deux mois après la signature d'un accord de paix entre le Soudan et un groupe rebelle du Darfour, la situation humanitaire semble avoir empiré là-bas, tandis que la milice janjaweed soutenue par Khartoum continue d'attaquer des villes et des villages au Tchad voisin.

Des groupes de défense des droits de l'Homme et d'autres sont en train de demander une action urgente de la part de l'Union africaine (UA) et des Nations Unies pour éviter que la violence ne déstabilise davantage toute la sous-région de même que la longue frontière occidentale du Soudan, plongeant probablement la zone dans le genre de tourbillon qui a tué des centaines de milliers de personnes dans la région des Grands Lacs en Afrique centrale, au cours des huit dernières années.

Amnesty International basé à Londres a exhorté mercredi les deux organisations à prendre des dispositions pour protéger les civils dans l'est du Tchad contre les attaques transfrontalières des janjaweed, à soutenir d'urgence une force de l'UA au Darfour, connue sous le nom de AMIS, et à préparer le déploiement d'une force de maintien de paix de l'ONU plus grande dans ce pays d'ici le 1er octobre. "C'est une opportunité clé aussi bien pour l'UA que pour l'ONU d'apporter une réponse coordonnée et efficace à la vieille crise des droits de l'Homme au Darfour, une crise qui est maintenant en train de traverser la frontière et de s'étendre au Tchad et pourrait déstabiliser la région", a déclaré Irène Khan, secrétaire générale d'Amnesty.

"Le gouvernement tchadien doit accroître sa responsabilité à assurer la protection de ses civils et demander l'assistance d'une force internationale si nécessaire", a ajouté Khan, qui a publié également une vidéo dépeignant les conséquences de récents raids de janjaweed sur des villages dans l'est du Tchad.

Ses remarques sont intervenues à la veille d'un sommet de l'UA ce week-end à Banjul, la capitale gambienne, où seront, en tête de l'ordre du jour, des pressions occidentales croissantes sur le Soudan, pour permettre le déploiement d'une force de maintien de paix de l'ONU avec un mandat fort afin de protéger les civils et de faire respecter de précédentes résolutions du Conseil de sécurité des Nations Unies sur le Darfour, y compris peut-être bien le désarmement et la dissolution des janjaweed. Human Rights Watch (HRW) basé à New York a demandé plus tôt cette semaine aux leaders de l'UA de faire également pression sur le président soudanais Omar el-Béchir pour qu'il accepte un tel déploiement, et d'apporter plus de soutien, y compris plus de troupes, à la mission actuelle de l'UA.

"La vie est à vrai dire pire pour les civils qui souffrent au Darfour, malgré l'accord de paix", a déclaré Peter Takirambudde, directeur Afrique de HRW. "La violence est en train d'augmenter, et des forces africaines supplémentaires sont nécessaires pour renforcer les 7.000 soldats actuellement sur le terrain, afin qu'ils puissent mieux protéger les civils".

En mai, l'UA a officiellement demandé à Khartoum d'accepter une reprise en mains de la mission AMIS par l'ONU "le plus tôt que possible", mais ces derniers jours, el-Béchir a rejeté l'idée dans des termes de plus en plus véhéments.

"Nous ne rejetons pas les Nations Unies", a-t-il dit aux journalistes à Khartoum le 20 juin, "mais en aucune manière nous n'accepterons des troupes onusiennes parce que…(elles) ont un programme impérial et colonial. La transformation de la mission (AMIS) en une mission des Nations Unies n'aura jamais lieu, au grand jamais", a-t-il ajouté.

Son ministre des Affaires étrangères, Lam Akol, a été quelque peu moins catégorique, insinuant que Khartoum rejettera toute force onusienne ayant un mandat "Chapitre 7" — un mandat avec pleine autorité de faire respecter les résolutions du Conseil de Sécurité — mais pourrait accepter une opération de l'ONU ayant un mandat moins puissant dont les termes précis seraient sujets à un accord avec le gouvernement hôte.

Le secrétaire général de l'ONU, Kofi Annan, qui lui-même, à plusieurs reprises, s'est fait l'écho des exigences des groupes de défense des droits en faveur d'une force armée de l'ONU ayant un mandat "robuste", devrait exhorter el-Béchir à reconsidérer sa position durant le sommet de ce week-end.

Son principal adjoint chargé des opérations de maintien de paix, Jean-Marie Guéhenno, qui est revenu cette semaine d'une mission d'évaluation UA-ONU au Darfour, longtemps attendue, aurait recommandé une force onusienne totale de quelque 17.000 soldats pour contrôler cette région de la taille de la France.

La violence au Darfour remonte à 2003 quand le gouvernement a monté une campagne de contre-insurrection "de la terre brûlée" dirigée contre plusieurs groupes ethniques "africains" — notamment les Fur, les Masalit et les Zaghawa — dont les deux mouvements rebelles avaient tiré leur soutien.

Le plus gros de la campagne a été mené sur le terrain par les janjaweed, des milices recrutées au sein de la population arabe de la région. En plus d'armer et de ravitailler les janjaweed, les forces gouvernementales effectuaient souvent des opérations conjointes avec elles. Jusqu'à 400.000 personnes seraient mortes suite à la violence qui a également déplacé quelque deux millions de personnes, dont environ 200..000 vivent au Tchad et le reste éparpillé autour du Darfour, la plupart dans des camps surpeuplés et insalubres, incapables de retourner chez elles à cause de l'insécurité qui prévaut à travers toute la région.

Alors que Khartoum et deux groupes rebelles ont accepté il y a deux ans un cessez-le-feu, l'AMIS, qui a été seulement autorisée à le superviser, n'a pas pu le faire respecter. Des négociations conduites par l'UA à Abuja, au Nigeria, pour un accord de paix ont été bloquées à maintes reprises aussi bien par Khartoum que par des divisions au sein des rebelles.

Sous des pressions énormes des pays occidentaux et ceux de l'UA, l'accord de paix sur le Darfour (DPA) a été signé par le gouvernement et Minni Minawi, le leader de nom du plus grand groupe rebelle, l'Armée de libération du Soudan (SLA).

Toutefois, peu satisfaits des termes, une faction dissidente de la SLA et le Mouvement pour la justice et l'égalité, ont refusé de signer, déclenchant une nouvelle série de violence entre les rebelles eux-mêmes.

Alors que des diplomates de l'UA, des Etats-Unis et de l'ONU ont soutenu le DPA, plusieurs analystes à Washington l'ont qualifié d'inapproprié.

John Prendergast, un spécialiste du Soudan à 'International Crisis Group' (ICG), par exemple, a noté son incapacité à inclure des mécanismes vérifiables pour le désarmement et la dissolution des janjaweed et le retour sans danger de ceux qui ont été forcés à fuir leurs maisons. Il a également qualifié le projet de compensation aux victimes — 30 millions de dollars — "d'insulte", étant donné l'ampleur de la mort et de la destruction provoquées par les forces gouvernementales et les janjaweed.

Pendant ce temps, les janjaweed ont, à la fin de l'année dernière, commencé par lancer des raids transfrontaliers sur le Tchad en apparente coordination avec des rebelles tchadiens opposés au président Idriss Deby.

Depuis septembre dernier, entre 50.000 et 75.000 personnes, certaines d'entre elles des réfugiés du Darfour, ont été contraintes de fuir leurs maisons, y compris environ 15.000 qui, coupées de toute voie de sortie, se sont en fait réinstallées au Darfour, selon Amnesty.

Les janjaweed ont ciblé les groupes les plus grands et les plus riches — dont plusieurs sont ethniquement liés à leurs victimes au Darfour — et ont recruté des tribus plus petites, favorisant en réalité une fragmentation supplémentaire et un conflit tribal dans la région. En fait, il semble que les deux factions rebelles du Darfour recrutent maintenant au Tchad.

Avec le gouvernement tchadien apparemment peu disposé ou incapable d'empêcher les attaques, les communautés locales "cherchent maintenant à acquérir des armes modernes avec lesquelles se défendre elles-mêmes, ouvrant la perspective d'une violence en extension", selon Amnesty.

"Ce qui se passe actuellement dans l'est du Tchad rappelle ce qui s'est passé au début du conflit au Darfour — nous voyons le même schéma d'abus perpétrés par les mêmes auteurs", a déclaré Khan. "La communauté internationale fera une récolte sanglante si elle n'agit pas d'urgence et de façon cohérente des deux côtés de la frontière".

Le conflit multidimensionnel est également en train de s'étendre à la République centrafricaine, où il y aurait eu des affrontements entre des rebelles tchadiens et les troupes gouvernementales ainsi qu'une force de maintien de paix régionale cette semaine.

"L'instabilité dans un pays contribue à l'instabilité dans l'autre", a noté le sous-secrétaire général de l'ONU pour les affaires politiques, Ibrahim Gambari, à une conférence à Washington au début de ce mois. "Si nous ne nous attaquons pas à ce cela, je crains que nous n'assistions à une situation comparable à celle de la région des Grands Lacs en Afrique (que certains ont appelée)…la Première Guerre mondiale d'Afrique. Nous ne voulons pas une Deuxième Guerre mondiale au Soudan et chez ses voisins".