NIAMEY, 27 juin (IPS) – "Ma fille Safoura, âgée de 12 ans, ne va pas à l'école par ma faute. Je n'ai pas déclaré sa naissance, et elle paie les frais de ma négligence que je regrette amèrement", confie à IPS, Alpha Garba, un habitant de Koïra Tégui, un quartier pauvre à la périphérie de Niamey, la capitale du Niger.
Garba ajoute : “Safoura est née à la maison, et je ne suis pas allé rapidement faire enregistrer sa naissance dans un centre de déclaration, préoccupé par la préparation du baptême”. Comme pour se racheter, il promet “d'inscrire sa fille dans un centre d'apprentissage de couture lorsqu'elle aura 15 ans afin qu'elle ne soit pas totalement handicapée dans sa vie”.
“Au Niger, le délai réglementaire pour déclarer une naissance et de trois jours lorsque celle-ci intervient dans une formation médicale, d'une semaine quand c'est à domicile et de 45 jours au plus dans les campagnes”, explique à IPS, Harouna Modi, agent d'état civil dans une commune de Niamey.
Mais à cause de l'éloignement des centres de déclaration dans certaines zones du pays ou pour des considérations socioculturelles, de nombreux enfants nigériens ne sont pas vite déclarés et sont ainsi privés d'un droit fondamental, selon des spécialistes.
“Dans certains milieux de notre société, on croit que le nom de l'enfant ne doit pas être divulgué avant le baptême, mais la non-déclaration touche beaucoup plus les naissances qui interviennent à domicile”, affirme à IPS, Aboubacar Déouda, directeur de l'état civil au ministère nigérien de l'Intérieur et de la Décentralisation. Pour Soumaïla Katan, le président de 'l'Afeten', une organisation non gouvernementale (ONG) œuvrant pour la promotion et la protection des droits de l'enfant, basée à Niamey, la non-déclaration des naissances est une véritable source de préoccupation au Niger.
“C'est un phénomène qui touche aussi bien les campagnes que les grands centres urbains”, souligne Katan à IPS, indiquant que le Niger dispose du plus faible taux d'enregistrement des naissances dans la sous-région ouest-africaine.
Selon la direction de l'état civil, le taux d'enregistrement des naissances au Niger est officiellement de 27,5 pour cent contre une moyenne sous-régionale estimée à environ 45 pour cent par l'enquête 'MICS 2000' du Fonds des Nations Unies pour l'enfance (UNICEF).
Par exemple, dans la région de Zinder, à environ 900 kilomètres à l'est de Niamey, sur plus de 100.000 naissances vivantes enregistrées annuellement, “seules 15.266 ont été déclarées en 2003”, selon l'Institut national de la statistique (INS). C'est devant ce constat que les autorités nigériennes, en partenariat avec le bureau de l'UNICEF à Niamey, ont décidé d'initier des campagnes ponctuelles d'enregistrement gratuit des naissances dans le pays en vue de rehausser sensiblement le taux à hauteur de “65 pour cent d'ici à 2007”, d'après Katan. En gros, les parents dépensent environ sept dollars depuis la naissance d'un enfant dans une maternité jusqu'à l'établissement de son acte de naissance à la mairie, selon Modi. Mais ce montant n'est pas à la portée de tous dans ce pays où 63 pour cent de la population vit en dessous du seuil de pauvreté. “La campagne s'étale sur une dizaine de jours et a débuté en 2005 à Zinder.
Cette année, nos équipes sont allées à Maradi (centre-est du pays) du 24 mai au 2 juin 2006, où elles ont établi et délivré gratuitement 35.383 jugements déclaratifs”, souligne Déouda, indiquant que l'opération a touché des enfants comme des adultes.
“L'année dernière à Zinder, nous avons pu délivrer 8.000 jugements déclaratifs et avons laissé à peu près la même quantité de demandes non satisfaites, la prise en charge de l'UNICEF ayant pris fin au bout de dix jours”, ajoute-t-il. Déouda a expliqué à IPS : “Nous avons d'abord ciblé ces deux régions parce qu'elles enregistrent des taux assez bas en comparaison à leur poids démographique”. Le taux de déclaration des naissances à Maradi, par exemple, qui enregistre “environ 130.000 naissances vivantes par an” est seulement de 16 pour cent, selon l'INS. Il estime à plus de 40.000 jugements déclaratifs délivrés dans les deux régions. "Nous attendons de faire les autres régions du pays avec le soutien du partenaire pour dresser un bilan global", déclare le directeur de l'état civil. Le taux est de 33,8 pour cent dans la région de Tahoua, à environ 500 km de Niamey, où le nombre des naissances vivantes est estimé par l'INS à environ 80.000 par an.
Selon Falmey Bebert, du bureau de l'UNICEF à Niamey, contactée par IPS, “Cette campagne ponctuelle d'enregistrement gratuit des naissances vise à réduire les disparités qui existent entre les régions, mais surtout à donner la chance aux enfants, qui n'ont pas été enregistrés à leur naissance, de disposer d'un acte d'état civil”.
“L'UNICEF appuie l'Etat du Niger dans l'enregistrement des naissances depuis 2000 à hauteur de 50.000 dollars US par an. Mais nous apportons également un soutien en fournitures de bureau, notamment des cahiers de déclaration, des registres…que nous fournissons à la direction de l'état civil”, ajoute-t-elle.
“Outre l'UNICEF qui nous aide beaucoup, il y a aussi le bureau de l'ONG internationale 'Plan Niger', à Niamey, qui intervient sur ce terrain, précisément dans les régions de Dosso et de Tillabéri (sud du pays)”, souligne Déouda. Selon Katan de l'Afeten, “La non-déclaration des naissances cause d'énormes préjudices aux enfants, surtout ceux des quartiers déshérités des grands centres urbains, qui n'ont aucune chance de fréquenter l'école, contrairement à ceux des campagnes qui sont acceptés en attendant l'établissement d'un jugement déclaratif pour constituer leur dossier”.
Mais la privation d'école n'est pas le seul préjudice que peut causer la non-déclaration des naissances, Déouda. “Celui qui n'a pas un acte de naissance, a tous les problèmes du monde; on ne sait même pas de qui il s'agit d'abord”, explique-t-il. "Et conséquemment, quelqu'un qui n'est pas identifié, n'a droit à aucune autre pièce d'état civil : ni carte d'identité, ni passeport, ni certificat de nationalité, rien du tout". En revanche, ajoute Déouda, "les déclarations des naissances et de tous les autres événements d'état civil (mariages, décès) permettent d'établir des statistiques, qui sont des supports pour les actions de programmation de l'Etat".

