TRAVAIL-RDC: Une grève a paralysé le port de Matadi et asphyxié Kinshasa

KINSHASA, 23 juin (IPS) – Le spectacle est sans précédent pour les habitants de la ville portuaire de Matadi, à 350 kilomètres au sud-ouest de Kinshasa, la capitale de la République démocratique du Congo (RDC). Jamais le port n'a été aussi en panne d'activités à cause d'une grève de deux semaines.

Mais, la grève a pris fin au milieu de cette semaine et le port devrait être dégagé avec le débarquement des cargaisons de nombreux bateaux qui y étaient bloqués depuis plusieurs jours. Pendant ce temps, les discussions continuent entre le nouveau comité de gestion du port et les syndicats.

Une décision du chef de l'Etat congolais, Joseph Kabila, vient en effet de légitimer un nouveau comité de gestion du port de Matadi, officiellement installé, mardi. La décision présidentielle se base sur les résultats d'un audit diligenté par le ministère des Transports, qui avait établi une mauvaise gestion de l'ancien comité de gestion.

Depuis le début de la grève, plusieurs bateaux engorgent les quais du port.

Certains attendent de décharger leurs cargaisons pendant que d'autres, généralement des grumiers, s'impatientent, espérant que les grues reprendront du service afin qu'ils puissent charger le bois et céder la place à d'autres navires.

Le personnel de l'Office national des transports (ONATRA), un service public qui gère le transport fluvial sur le fleuve Congo, revendique de meilleures conditions sociales à Matadi comme à Kinshasa.

Mais, la grève pourrait avoir également un dessous politique et ethnique, selon certains analystes.

Unique ouverture du pays sur l'océan Atlantique, le port de Matadi régule tout le flux commercial de la partie ouest de la RDC, à l'exportation comme à l'importation. Les quelque 250.000 habitants de Matadi et des environs vivent directement des activités du port : ouvriers, cadres de l'entreprise, hôteliers, douaniers, commerçants formels et informels des marchés.

“Pour nous, le port c'est notre père et notre mère car il nourrit au quotidien tous les Matadiens (habitants de Matadi) à divers titres”, explique à IPS, Umba Ndomateso, un déclarant en douane.

L'arrêt des activités du port de Matadi affecte donc négativement les activités économiques et commerciales à Kinshasa. Les entreprises qui fonctionnent encore ne respirent que grâce au port de Matadi. Bien plus, les six millions de consommateurs kinois (habitants de Kinshasa) vivent directement ou indirectement de ce port.

Par ailleurs, le Trésor public perçoit chaque mois, en temps normal, entre 20 et 30 millions de dollars découlant des différentes activités du port, selon un responsable de ce service qui a requis l'anonymat.

Les entreprises de transport routier sont les premières à souffrir des effets de la crise. “Il n'y a pas de marchandises à transporter, donc nous sommes obligés de garder nos véhicules au garage”, regrette Elvis Mambo, un responsable de 'Trans-Kin', une entreprise de transport routier sur l'axe Kinshasa-Matadi.

Même situation chez les transports en commun. L'entreprise 'City Train', qui relie par bus Kinshasa et Matadi, accuse une baisse sensible de voyageurs. "Nos clients sont des commerçants qui vont acheter des vivres que les bateaux débarquent à Matadi", déclare à IPS, Didier Musala, chargé des relations publiques. "Bon nombre ont annulé leurs voyages. A cette allure, nous allons au devant d'une grosse pénurie de denrées alimentaires dans la capitale".

A Kinshasa, les effets de la crise se ressentent également sur les étalages du marché. Pratiquement, tout ce que consomment les Kinois vient de l'étranger par le port de Matadi. Du poisson surgelé à la pomme de terre, tout est généralement importé d'Europe ou d'Afrique du Sud. Les femmes kinoises se plaignent de hausse vertigineuse des prix des produits de base sur les étalages. Le sucre commence à manquer ainsi que la farine de froment.

Pour Mamina Mbungu, vendeuse au marché de la commune de Bandalungwa à Kinshasa, c'est une véritable catastrophe qui s'annonce. “Nous avons même peur de manquer de quoi vendre et surtout de quoi nous nourrir, nous-mêmes et nos enfants si le gouvernement ne trouve pas de solution à ce problème de Matadi”, dit-elle.

Une peur a envahi les agents de la boulangerie 'Mama Poto', une des plus grandes de la capitale, la direction ayant annoncé une rupture imminente des stocks de farine de blé.

Mais, le gouvernement congolais est resté muet. Dans un environnement préélectoral ultrasensible en RDC, les dirigeants politiques semblent ne plus se préoccuper que de leur propre sort lié aux élections générales fixées le 30 juillet.

Les trois vice-présidents du gouvernement de transition, Yerodia Abdoulaye Ndombasi, chargé des infrastructures, Zahidi Ngoma, en charge du social, et Azarias Ruberwa, en charge du politique, se sont réunis juste une fois pour débattre de la grève au port de Matadi, mais ils n'avaient rien décidé.

C'est plutôt la mairie de Kinshasa qui s'inquiète sérieusement. Pascal Tabu Ley, alias Rochereau, vice-gouverneur de la ville, craint que la situation ne dégénère à tout moment sur le plan social. Pour cette ancienne vedette de la musique congolaise moderne, “L'actuelle crise sociale au sein de l'ONATRA est volontairement provoquée par les différents courants politiques qui se disputent le pouvoir”.

Certains faits semblent confirmer que des hommes politiques, membres du gouvernement actuel, sont à l'origine de la crise. Heva Mwakasa, ministre des Transports et membre du Parti du peuple pour la reconstruction et le développement (PPRD, proche de Kabila), a décidé de remplacer l'ancien comité de gestion de l'ONATRA, présidé par Alexis Gisaro, membre du Rassemblement congolais pour la démocratie (RCD, proche de Ruberwa) par un nouveau, présidé par Daniel Bikindu, supposé plus apte à mieux gérer l'entreprise.

Le ministre du Portefeuille, Célestin Vunabandi, membre du RCD, s'est tout simplement élevé contre la décision de son collègue des Transports sous prétexte qu'elle aurait dû être collégiale du fait que l'entreprise ONATRA se trouve sous la double tutelle des deux ministères.

Mais, en plus des considérations politiques, se profilent des préoccupations communautaires et ethniques derrière l'opposition entre les deux ministres, affirment des analystes.

Mwakasa, ressortissant du Bas-Congo, la province qui abrite le port de Matadi, nomme à la tête du nouveau comité de gestion Bikindu, originaire de la même région, alors que Gisaro, président du comité sortant, est fortement soutenu par Vunabandi, ressortissant du Sud-Kivu dans l'est de la RDC, mais surtout un “Rwandophone” comme lui. Le terme “rwandophone” porte une forte charge politique importante car il définit des personnes parlant le Kinyarwanda, la langue parlée au Rwanda.

Et pendant que la crise s'enlisait, les syndicats étaient, eux-mêmes, divisés en fonction des comités de gestion antagonistes.