BOUAKE, Côte d'Ivoire, 4 juin (IPS) – Le robinet est ouvert depuis plus de deux mois, mais Namizata Timité ne reçoit pas encore une goutte d'eau potable à boire, ni pour faire la cuisine dans sa maison, à Bouaké, dans le centre de la Côte d'Ivoire.
Ainsi, avant le lever du soleil, bassines sur la tête, elle et ses filles parcourent chaque jour près d'un kilomètre pour recueillir l'eau de puits ou de marigot, non loin de cette ville de Bouaké qui est le quartier-général des rebelles (Forces nouvelles), dans ce pays d'Afrique de l'ouest, coupé en deux depuis bientôt quatre ans par une crise politico-militaire.
Tenancière d'un restaurant à Dar-es-Salam, l'un des quartiers populeux de Bouaké, Timité prépare désormais avec l'eau de puits.
Ce qu'elle propose également à boire à ses nombreux clients qui viennent se restaurer quotidiennement chez elle, à la mi-journée et le soir.
"Quand je vais chercher l'eau au marigot, je la laisse reposer pendant un bon moment, le temps que les microbes ou autres brindilles stagnent en profondeur. Après quoi, je la fais filtrer et je m'en sers. C'est la seule solution pour que je fasse fonctionner mon restaurant", raconte-t-elle à IPS. "Le robinet et le château d'eau sont à sec, je n'ai plus le choix".
En effet, depuis environ trois mois, la fourniture d'eau est interrompue dans les zones sous contrôle rebelle. Selon les responsables de l'entreprise de distribution d'eau, les populations du nord de la Côte d'Ivoire ne paient pas leurs factures d'eau depuis le déclenchement de la crise, il y a environ quatre ans.
“Les factures cumulées, en zones ex-rebelles, s'élèvent à sept milliards de francs FCFA (environ 14 millions de dollars). Emises après les négociations avec les responsables des Forces Nouvelles, elles nous sont revenues impayées”, explique à IPS, Marcel Zady Kessi, Président directeur-général de l'entreprise de distribution d'eau en Côte d'Ivoire.
“Nous avons besoin de cet argent pour remettre en état les installations dans les différentes villes du nord et de l'ouest du pays (sous contrôle des Forces nouvelles”, ajoute-t-il.
Cette pénurie d'eau potable expose de plus en plus les populations aux risques de maladies. Un rapport hebdomadaire du coordonnateur humanitaire des Nations Unies (OCHA), publié déjà en mars dernier, indiquait : “Depuis le 26 février 2006, des cas de diarrhée suivis de vomissement sont rapportés, notamment dans l'ouest du pays, dus à une consommation d'eau de mauvaise qualité”.
Au total, 12 cas ont été recensés dont trois chez les femmes et cinq chez les enfants âgés de moins de cinq ans. Aucun cas de décès n'a cependant pas été signalé, selon le rapport de l'OCHA qui souligne que la population utilise un marigot comme point d'approvisionnement en eau.
En 2004, à la veille d'une opération militaire de tentative de reconquête du nord, par l'armée ivoirienne et juste au début de la période du jeûne musulman, les villes sous contrôle rebelle avaient connu une coupure d'électricité et une interruption de la fourniture d'eau pendant deux semaines.
Le Fonds des Nations pour l'enfance (UNICEF) avait aussitôt appelé les autorités ivoiriennes à "rétablir immédiatement" l'approvisionnement en eau et en électricité dans le nord. "Sans quoi, la santé des populations déjà extrêmement vulnérables — dont plus de deux millions d'enfants et de femmes — risque de se détériorer de façon dramatique en quelques jours", avait déclaré Rima Salah, la directrice régionale de l'UNICEF pour l'Afrique de l'ouest et du centre.
"Le manque d'accès à l'eau potable accroît considérablement le risque de maladies transmissibles par l'eau comme le choléra et d'autres maladies diarrhéiques", avait-elle souligné.
Depuis le 19 septembre 2002, la Côte d'Ivoire est divisée en deux par une rébellion consécutive à une tentative de coup d'Etat manquée. Des militaires insurgés avaient pris les armes pour s'opposer à une exclusion présumée des populations du nord. Depuis, ils occupent la moitié nord du pays.
Néanmoins, après une reprise récente du dialogue militaire, les forces belligérantes — l'armée gouvernementale et les rebelles — ont fixé le 8 juin comme la date du démarrage du désarmement qui devrait suivre le pré-regroupement des combattants, organisé depuis le 18 mai.
Mais pour certains analystes, l'interruption de la fourniture d'eau en zones rebelles pourrait être un moyen de pression du gouvernement pour emmener les Forces nouvelles à procéder à un désarmement rapide afin de sauver la situation humanitaire dans leurs territoires. Car ils n'arrivent pas à y trouver de solution et seraient également sous la pression des populations qui accordent peu de crédit aux explications techniques de l'entreprise de distribution d'eau.
"Après le renouvellement du contrat de la CIE-SODECI par l'Etat de Côte d'Ivoire, la France ne voit plus de raison de soutenir Guillaume Soro (le leader des Forces nouvelles) et ses hommes. La rébellion, hier moyen de pression, n'a plus de raison d'être soutenue", écrivait le quotidien ivoirien 'Soir Info', jeudi, avec comme titre à la 'Une' : “La France étouffe la rébellion”.
"Il faut donc lui couper tous les conforts, à commencer par l'eau. Et emmener les rebelles à désarmer au plus vite", ajoute le journal.
La CIE-SODECI, qui est la Compagnie d'électricité et de distribution d'eau en Côte d'Ivoire, appartient au puissant groupe français Bouygues, dont le contrat devait prendre fin en décembre 2005. Mais, le gouvernement du président Laurent Gbagbo aurait refusé, dans un premier temps, de renouveler le contrat, préférant céder l'entreprise à un groupe sud-africain, selon des analystes à Abidjan, la capitale économique ivoirienne.
Les mêmes analystes estiment que Paris s'est servi de la rébellion pour faire pression sur le gouvernement ivoirien afin qu'il renouvelle le contrat de la CIE-SODECI qui prospère en Côte d'Ivoire.
Mais, Gérard Dago Lézou, professeur de philosophie à l'Université de Cocody-Abidjan, refuse de politiser le débat. "Nous avons affaire à une entreprise privée qui a fonctionné dans l'humanitaire pendant quatre ans, en servant de l'eau et de l'électricité sans revenu aucun. Aujourd'hui, elle réclame son dû. Autant la satisfaire, ou bien nous voulons qu'elle produise à perte?”, demande-t-il.
Pour leur part, les élus locaux des communes du nord veulent équiper leurs villes en forages. "Nous avons demandé qu'une étude soit menée pour l'approvisionnement de Korhogo en eau potable par raccordement de son réseau au Bandama (un fleuve)", a déclaré à IPS, N'Golo Coulibaly, président du Conseil général de Korhogo.
"Dès que possible, 215 forages seront construits avec l'aide des organisations non gouvernementales et de la Banque islamique de développement", ajoute-t-il. Ces élus locaux négocient avec des partenaires étrangers, avec le soutien du gouvernement ivoirien.
Toutefois, les populations sous contrôle des Forces nouvelles indiquent qu'elles sont "à bout de souffle" et qu'elles préfèrent dialoguer avec la CIE-SODECI.
Le porte-parole des Forces nouvelles, Sidiki Konaté, a déclaré à la radio nationale qu'une partie de la population a été servie en eau potable dimanche. Le moteur du service de traitement des eaux aurait été réparé, à la demande du gouvernement. Mais, il reste encore beaucoup à faire pour ravitailler toutes les populations du nord.

