NIGERIA: La discrimination à l'égard des 'non-autochtones' menace la paixcivile

WASHINGTON, 26 avr (IPS) – Le gouvernement nigérian doit prendre les devants pour mettre fin à la discrimination à l'égard des millions de 'non-autochtones' -des citoyens qui ne peuvent pas montrer que leurs aïeux sont originaires de la communauté dans laquelle ils vivent — en partie pour mieux garantir l'unité nationale du pays, de plus en plus fragile, selon un rapport de Human Rights Watch (HRW) publié à Washington, mardi.

Le rapport de 64 pages, “'Ils n'appartiennent pas à cet endroit' : La discrimination gouvernementale à l'encontre des 'non-autochtones' au Nigeria”, allègue que la division légale entre les communautés "hôtes" et les "colonisatrices" — au départ destinée à préserver les traditions et l'identité culturelle de la plupart de plus 250 groupes ethniques du Nigeria — a nourri un sentiment croissant de tension et de conflit dans plusieurs parties du pays.

De telles politiques ont contribué au conflit communal et religieux qui a fait plus de 10.000 morts et déplacé des dizaines de milliers d'autres depuis la fin du régime militaire en 1999, y compris un grand nombre de morts en février dans la violence précipitée par des manifestations contre les caricatures du prophète Mahomet publiées dans un journal danois.

"Ces politiques marginalisent des millions de Nigérians et attisent les feux de la violence ethnique et religieuse", a déclaré Peter Takirambudde, directeur de la division Afrique de HRW. "Le gouvernement fédéral doit mettre fin à son attitude d'indifférence déplorable en agissant de façon décisive pour éradiquer cette discrimination".

L'unité et la stabilité du Nigeria sont devenues une préoccupation croissante dans plusieurs capitales du monde, étant donné son statut en tant que nation la plus peuplée d'Afrique, le plus grand fournisseur de forces régionales de maintien de paix, et un gros producteur de pétrole, en particulier à un moment de hausse record des prix du pétrole dans le monde entier.

Alors qu'une bonne partie de cette préoccupation est focalisée sur les éternelles tensions entre les trois plus grands groupes ethniques du Nigeria — les Ibo, les Yoruba, et les Haussa-Fulani — et sur les troubles parmi de plus petits groupes dans le Delta du Niger riche en pétrole, le nouveau rapport soutient que des politiques discriminatoires se retrouvent un peu partout dans le pays.

En effet, la population de chaque Etat et gouvernement local au Nigeria est officiellement divisée en deux catégories : les autochtones, qui peuvent retracer leurs racines ethniques et généalogiques jusqu'à la communauté de gens qui se seraient installés là à l'origine, et ceux qui ne le peuvent pas.

Selon le rapport, cette politique avait au départ pour objectif de préserver les identités uniques — y compris la culture, les traditions, et les institutions de gouvernance — de plus petits groupes au sein d'une nation de plus de 130 millions d'habitants.

Mais cet objectif, selon le rapport, "a été rendu méconnaissable par l'Etat et les politiques locales, qui n'est souvent pas étayé par une quelconque loi ou autre forme de justification légale, qui marginalise et exclut des non- autochtones à travers des manières qui n'ont rien à voir avec la préservation de l'identité culturelle et de l'autonomie." Au nombre de ces politiques, figurent le refus de permettre aux non-autochtones d'accéder aux emplois de la fonction publique, des frais de scolarité peu élevés à l'université ou de bourses académiques. Dans certains cas, des fonctionnaires non-autochtones ont été renvoyés en masse de leurs postes gouvernementaux afin de créer plus d'emplois pour des autochtones. Ils sont également soumis à des pratiques discriminatoires moins formelles, telles que des obstacles à la participation politique, et à la discrimination dans la fourniture des services de base et des infrastructures à leurs communautés, selon le rapport de HRW.

"Les politiques autochtones discriminatoires reflètent une série de calculs politiques vraiment cyniques", a indiqué Takirambudde. "Plusieurs politiciens nigérians essaient simplement de gagner la faveur de leurs électeurs autochtones en excluant les non-autochtones des rares opportunités qui devraient être disponibles pour tous".

Les chercheurs de HRW, qui ont visité l'automne dernier quatre Etats — Kaduna, Kano, le Plateau et le Delta — où la violence communale a été particulièrement mortelle, ont constaté que souvent, les autorités locales affichaient ouvertement du mépris pour les problèmes auxquels sont confrontés des électeurs non-autochtones.

Comme l'a indiqué un jeune non-autochtone de l'Etat de Kaduna à HRW, "vous êtes complètement exclu de tout".

Le résultat est un statut de seconde classe pour les non-autochtones qui, toutefois, ne pourraient théoriquement obtenir un statut égal que dans ces parties du pays auxquelles ils sont supposés appartenir. Mais pour le nombre croissant de Nigérians qui sont incapables de prouver qu'ils sont autochtones d'un quelconque endroit — par exemple, pour des individus dont les aïeux étaient venus dans le lieu de résidence actuel durant l'époque coloniale — la citoyenneté de seconde classe est un statut permanent.

"Un Nigérian qui ne peut pas prouver qu'il est autochtone de quelque part en produisant un 'certificat d'appartenance autochtone' fait l'objet de discrimination dans chaque Etat de la fédération et est exclu de plusieurs opportunités au niveau fédéral également", selon le rapport.

Comme l'a dit à HRW un vieux Haoussa habitant dans le sud de Kaduna, "Nous sommes mécontents et malheureux lorsque les gens nous disent que nous ne sommes pas de cet endroit. Nous sommes ici depuis plus de 200 ans. Nos parents sont nés ici et nous aussi avons vu le jour ici. Nous ne connaissons aucun autre endroit en dehors d'ici et par conséquent, nous n'avons nulle part d'autre où aller".

En plus de leur impact direct sur la vie des non-autochtones, les politiques autochtones ont oeuvré à aggraver les tensions inter-communales à travers le pays, dont les richesses économiques ont chuté depuis le début des années 1980.

"Comme la pauvreté et le chômage sont tous deux devenus plus répandus et plus graves au Nigeria, la compétition pour les rares opportunités pour s'assurer des emplois gouvernementaux, un enseignement supérieur et un parrainage politique, s'est accrue considérablement", selon le rapport, qui cite le secrétaire général du Secrétariat catholique du Nigeria. "La pauvreté au Nigeria a pris le caractère moral d'une guerre, et c'est ce que vous voyez se refléter dans une bonne partie de la violence ethnique dans ce pays".

A certains endroits, y compris Jos et Yelwa dans l'Etat du Plateau, le conflit ethnique a débuté parce que des groupes n'étaient pas d'accord sur qui avait le droit de revendiquer le statut d'autochtone dans n'importe quelle région donnée. A Kaduna, les autorités locales ont alimenté des tensions entre chrétiens et musulmans en refusant des certificats d'appartenance autochtone à des gens qui ne partagent pas leur religion.

Le président Olusegun Obasanjo a publiquement dénoncé les politiques autochtones, selon le rapport, mais le gouvernement fédéral n'a toujours pas proposé une législation qui interdirait les pratiques les plus nuisibles.

Dans son rapport, HRW demande une législation qui interdirait la discrimination gouvernementale à l'encontre des non-autochtones dans toutes les questions qui ne sont pas purement culturelles ou liées à des institutions politiques traditionnelles.