KINSHASA, 23 avr (IPS) – Songo Mboyo, une petite localité perdue dans la forêt équatoriale congolaise, dans province septentrionale de l'Equateur, entre dans l'histoire comme symbole de la fin de l'impunité contre les viols collectifs en République démocratique du Congo (RDC).
Très peu de gens en ont entendu parler en RDC auparavant. Située à 500 kilomètres au nord de Mbandaka, la capitale de la province de l'Equateur, la localité de Songo Mboyo est l'objet d'une triste actualité à la suite de la condamnation à perpétuité de sept soldats congolais pour crimes contre l'humanité. Ils étaient poursuivis par la justice militaire pour viols d'au moins 119 femmes dont en majorité de jeunes filles mineures, dans la nuit du 21 et 22 décembre 2003. Le procès qui, pour des raisons pédagogiques, a bénéficié d'un retentissement international, servira probablement de leçon aux éventuels auteurs d'atrocités similaires, estiment des analystes. La condamnation des soldats avait été prononcée le 12 avril 2006.
Le verdict du procès de Songo Mboyo a été favorablement accueilli par la majorité des Congolais qui commencent progressivement à intérioriser le concept de crimes contre l'humanité. Ils souhaitent toutefois que la justice militaire aille jusqu'au bout de sa logique en poursuivant tous les militaires auteurs des atrocités. Les viols ont eu lieu, en décembre 2003, pendant que l'état-major général des Forces armées de la RDC (FARDC) procédait aux opérations de brassage de l'armée, de démobilisation et de réinsertion des militaires qui avaient choisi de rentrer dans la vie civile. Bon nombre des militaires, qui ont pris part aux atrocités, ne se trouvaient plus à Songo Mboyo pendant l'instruction du procès et ont échappé aux griffes de la justice à la grande colère de certaines femmes victimes de la localité. “Nous n'avons pas vu tous les hommes qui avaient participé aux viols collectifs de 2003. Nous exigeons qu'on les retrouve et qu'on les juge comme les autres”, s'écrie Marie-Rose Samba*, une femme victime de viol que la Mission des observateurs des Nations Unies au Congo (MONUC) avait transférée à Mbandaka, pour des soins appropriés. Elle avait tenu à assister au procès de Songo Mboyo.
Le procès de Songo Mboyo, c'est également celui de la justice congolaise accusée par la MONUC et les organisations de la société civile de "complaisance avec les auteurs des crimes". Selon Marcella Fabreto de la section des droits de l'Homme de la MONUC, la collaboration entre la justice congolaise et la MONUC n'a as été des plus parfaites dans la traque des auteurs des crimes de Songo Mboyo. "Tout n'a pas été parfait dans notre collaboration avec le gouvernement congolais dans le dossier Songo Mboyo", dit-elle à IPS. Certaines personnes, à plusieurs niveaux, ont visiblement entravé les enquêtes de la MONUC. "Il y a eu des situations où la MONUC, après avoir repéré les militaires fautifs, n'a pas eu l'assistance nécessaire de la part du gouvernement congolais. Nous avions des noms et cherchions à identifier les militaires dans des camps de brassage, mais nous n'y avons pas eu accès".
Ces militaires présumés coupables de viols collectifs appartenaient au 9ème bataillon des FARDC, essentiellement composé d'éléments de l'ex-rébellion du Mouvement de libération du Congo (MLC) de Jean-Pierre Bemba, actuel vice-président du gouvernement de transition, chargé de l'Economie et des Finances. Conformément à la logique des composantes politiques, ces soldats auraient bénéficié du parapluie protecteur de Bemba. Ce que confirme, après enquête, Jean-Carlos Bomba, activiste des droits humains, basé à Mbandaka. “Les ONG de défense des droits de l'Homme s'étaient engagées pour détecter les militaires impliqués dans les viols collectifs de Songo Mboyo. Nous avons réussi à établir les noms et grades des militaires recherchés, mais rien n'a été fait pour les arrêter et les traduire en justice”.
Au terme du procès, le gouvernement congolais a été déclaré civilement responsable des actes commis par la force publique. Il a été condamné par le tribunal à dédommager les victimes : 10.000 dollars pour la famille d'une femme qui est morte à la suite du viol, et 5.000 dollars à chacune des autres victimes. Les familles, dont les maisons avaient été pillées, recevront entre 200 et 500 dollars. Par ailleurs, le procès de Songo Mboyo remet, sous les projecteurs de l'actualité, des crimes particulièrement plus violents commis contre les femmes congolaises dans d'autres localités du pays. Des habitants de Makobola et Kasika, dans la province du Sud-Kivu (est du pays), où des femmes ont été mutilées et enterrées vivantes, crient justice et exigent un procès en règle. “Le procès de Songo Mboyo nous redonne l'espoir que les crimes commis à Makobola et Kasika ne resteront pas impunis”, confie à IPS, Christophe Mulindwa, parent d'une des victimes de Makobola. Des femmes ont été violées en masse dans plusieurs autres régions du pays par différents groupes armés. Durant les rébellions, le viol des femmes a même été dénoncé comme faisant partie de la stratégie de guerre des armées rebelles. Les atrocités de Makobola et Kasika, commises en 1999, et dont un livre blanc a été tiré par le ministère congolais des Droits humains, auraient été perpétrées, selon les ressortissants de ces localités, par la rébellion du RCD-Goma (Rassemblement congolais pour la démocratie, aile Goma, soutenue par le Rwanda) qui s'en est toujours défendue. “Les atrocités présumées de Makobola et de Kasika relèvent d'une propagande politicienne de l'ancien gouvernement sous Laurent Désiré Kabila, destinée à ternir l'image de notre mouvement auprès de la population congolaise”, a rétorqué le député Moïse Nyarugabo, président du groupe parlementaire du RCD à l'Assemblée nationale.
En outre, des pygmées, en majorité des femmes, ont été massacrés et mangés par des militaires rebelles dans la forêt de Mambasa, dans la province de l'Equateur, des crimes confirmés par Monseigneur Paluku Sikuli du diocèse de Butembo-Beni et des journalistes dépêchés sur place. Autant de crimes restés impunis jusqu'ici. Des militaires appartenant au MLC de Bemba avaient été accusés, à l'époque, d'actes d'anthropophagie dans cette province par des sources locales religieuses et de la société civile.
Mais, le chef du MLC avait rejeté ces accusations.
Le procès de Songo Mboyo réveille les consciences au moment où certaines organisations de la société civile congolaise exigent la création d'un Tribunal international pour la RDC aux fins de juger des crimes qui ne seront pas pris en compte par la Cour pénale internationale (CPI). La CPI est en effet compétente pour des crimes commis après 2002, année de sa création. L'archevêque de Kisangani, Mgr Laurent Monsengwo, s'en était fait le porte-parole auprès du secrétaire général des Nations Unies lors de sa visite dans cette ville, en mars dernier. “On ne peut pas parler de réconciliation nationale si des crimes d'une rare atrocité demeurent impunis”, avait-il déclaré après son entretien avec Kofi Annan. * (Un nom d'emprunt pour protéger l'identité de la victime).

