NAIROBI, 3 mars (IPS) – Assis devant sa cabane en tôle ondulée à Kibera, Paul Opiyo glousse d'un air désabusé et hausse les épaules. "Je sais que la vie ici est pourrie, mais qu'est-ce que je fais? Ce n'est pas mieux que si je restais au village; au moins ici, je survis avec tout ce qui vient dans la journée", déclare-t-il.
Situé dans la capitale kényane, Nairobi, Kibera serait le plus grand bidonville en Afrique de l'est. Quelque 600.000 personnes y vivent — plus d'un cinquième des 2,5 millions habitants de Nairobi.
Le bidonville se trouve dans une vallée en forme de croissant du côté sud-ouest de la ville. Depuis le district aristocrate de Langata, on peut voir les cabanes en tôles et les huttes de terre bondées qui s'étendent sur des kilomètres, avec pratiquement aucune route ou espaces verts pour les séparer. Pour bon nombre à Kibera, survivre signifie vendre à la criée des articles bon marché dans les zones résidentielles éloignées des classes moyennes — ou vendre de l'eau, puisqu'il n'y a aucune fourniture d'eau courante dans l'installation.
Certains hommes comptent sur les petits travaux domestiques qu'ils obtiennent dans le district industriel de Nairobi, situé à environ cinq kilomètres. Les frais de bus constituent un luxe, donc la plupart marchent pour aller au travail et en revenir — s'ils sont assez chanceux pour en obtenir un.
Opiyo, 45 ans, père de deux enfants, vit à Kibera depuis qu'il a quitté la maison de ses ancêtres dans l'ouest du Kenya pour chercher des perspectives meilleures. Il dit être mieux nanti que la plupart de ses voisins : il a un emploi en tant que tôlier dans un garage en plein air dans la zone industrielle, où les travailleurs sont payés selon le nombre de véhicules qu'ils fixent. En moyenne, Opiyo gagne 20 dollars par jour, mais il n'y a aucune indemnité d'aucune sorte, et lorsque les affaires ne vont pas bien, il est temporairement licencié.
Maintenant, il doit vivre avec une incertitude beaucoup plus grande. Opiyo a appris récemment que le terrain que le garage occupe n'est pas la propriété de son employeur — et que le conseil communal veut reprendre possession de la parcelle, qui a été déjà octroyée à un autre commerçant.
Les boissons de contrebande constituent la peste de Kibera. La voisine d'Opiyo, une veuve ayant quatre enfants adolescents qui ont tous abandonné l'école, gagne sa vie en vendant le chang'aa. Cette bière hautement enivrante est illégale au Kenya, mais est, néanmoins, très consommée dans des zones à faibles revenus.
La prostitution est endémique, et les clients fatigués des prostituées n'utilisent pas souvent le condom — faisant courir aux prostituées et à eux-mêmes le risque de contracter le VIH.
Par ailleurs, la violence n'est jamais très loin dans Kibera — la plus grande partie motivée par la question ethnique, même si les habitants reconnaissent de façon tacite que le conflit est souvent attisé par des politiciens locaux jouant sur des intrigues. Luos (comme Opiyo) Luhyas, Kambas et d'autres co-existent difficilement. En outre, les tensions constantes entre locataires et propriétaires tournent souvent mal. Malgré le décret décisif de 2003 qui stipulait que l'éducation primaire serait gratuite à travers tout le Kenya, nombres des enfants de Kibera vont rarement à l'école de façon régulière, et les autorités se plaignent du fait que le taux d'abandon à l'école primaire soit d'environ 70 pour cent.
Très peu d'élèves ont envie de continuer jusqu'au cours secondaire : les drogues, l'absentéisme et une vie de famille décousue dans le bidonville sont tous des obstacles aux études supérieures, puisqu'elles coûtent. Opiyo ne se fait pas d'illusions sur la possibilité que ses enfants atteignent le collège en l'absence d'aide financière d'un bienfaiteur, ou que les notes des enfants soient assez élevées pour leur permettre d'obtenir des bourses gouvernementales.
A l'heure actuelle, la fille d'Opiyo Atieno, 10 ans, et son fils Benson, huit ans, vont à 'l'Olympic Primary School' (l'Ecole primaire Olympic) : une école publique, qui chose étonnante, enregistre de bons résultats pour sa localisation. Mais, les niveaux élevés exigés par l'institution ne sont pas nécessairement à l'avantage des habitants de Kibera : ils se voient maintenant exclus de l'Olympic puisque des enfants d'autres quartiers sont en train d'être inscrits par des parents à la recherche d'une bonne éducation pour leur progéniture. La famille d'Opiyo est une exception pour avoir choisi de rester ensemble dans le bidonville.
"La vie ici peut être trop dure pour les familles vivant ensemble. La plupart des hommes que je connais préfèrent laisser leurs familles dans leurs villages, et ne leur rendent visite que lorsque cela les arrange.
Mais ma situation est un peu différente parce que j'ai rencontré ma femme à Nairobi", affirme Opiyo, dont l'épouse, Rispah, vend des légumes dans un kiosque au bord de la voie, les soirs, pour aider sa famille à s'en sortir..
Atieno aide sa mère au kiosque lorsque les cours prennent fin les soirs.
Une demeure typique de Kibera n'a pas plus que de quatre mètres sur trois, mais celle d'Opiyo est un peu plus grande. Deux lits en bois et en paille, quelques instruments et une petite table constituent les meubles, alors qu'il y a un petit réchaud dans un coin, quelques marmites et des ustensiles entassés à côté.
Le système d'égout est inexistant dans le bidonville, et les eaux usées non traitées suintent le long des allées sombres labyrinthiques parce qu'il n'y a aucun système d'enlèvement et il y a une pénurie de latrines. Les quelques-unes qui ont été construites sont une affreuse pagaille, quelque chose qui a donné naissance à un phénomène dénommé "toilettes volantes".
Les habitants défèquent dans leurs huttes, et emballent les matières fécales dans de petits sachets en plastique qu'ils jettent ensuite aussi loin qu'ils le peuvent : hors de vue, hors de l'esprit. Toutefois, pour ceux qui empruntent, sans le savoir, les sentiers des toilettes volantes, l'expérience est bien trop mémorable : plusieurs habitants et visiteurs se sont retrouvés éclaboussés de ce chargement dégoûtant alors qu'ils se rendaient dans le bidonville.
Ajouter cela au fait qu'il n'y aucun enlèvement d'ordures à Kibera, et l'on comprend aisément pourquoi la première chose qu'une personne remarque lorsqu'elle entre dans le bidonville est une puanteur repoussante. Des groupes oecuméniques, des organisations non gouvernementales et des agences humanitaires comme le Fonds des Nations Unies pour l'enfance gèrent une pléthore de projets destinés à réduire la misère et le désespoir de Kibera. Certains donnent des conseils pour lutter contre le VIH et distribuent des médicaments anti-rétroviraux; d'autres se focalisent sur la santé en général et l'hygiène.
Le gouvernement et le bureau de l'ONU à Nairobi collaborent également sur un programme d'hygiène publique pour améliorer la fourniture d'eau et construire des toilettes.
Mais les habitants voient ces initiatives avec un certain cynisme : plusieurs sont curieux de savoir pourquoi un aussi grand nombre de projets n'a pas pu améliorer de façon significative leur vie.
Plus tôt ce mois, un projet de construction de 600 modules de logements à Kibera aurait démarré.
Mais, Opiyo et d'autres ne sont pas sûrs de vouloir d'une telle initiative : ils ont vu des huttes démolies dans d'autres bidonvilles de Nairobi, seulement pour être remplacées par des modules nouvellement construits qui sont au-delà des moyens des résidents.
En 2000, des dirigeants de la planète ont formulé huit Objectifs du millénaire pour le développement en vue d'améliorer les conditions de vie des pays pauvres. L'un des objectifs met l'accent sur la réalisation d'un environnement durable, y compris l'amélioration de la vie des 100 millions d'habitants des bidonvilles – et beaucoup plus, on l'espère – d'ici à 2020.
Si on veut s'attaquer à ces objectifs au Kenya, Kibera serait un bon endroit où commencer.

