LUANDA, 1 mars (IPS) – En entrant dans la principale maternité de la capitale angolaise, la première chose qui frappe tout visiteur est la puanteur : une combinaison nauséabonde de sang et d'excrément.
Au bout de quelque temps, les douleurs à l'estomac se calment et les yeux s'adaptent à l'éclairage insuffisant de la Maternidade Lucrecia Paim. Ensuite, la vraie misère vous assaille à travers les murs grisâtres et les fenêtres brisées. Une femme en état de grossesse avancée, portant un T-shirt de chez Tatty troué à plusieurs endroits, souffre apparemment beaucoup. Incapable de trouver le soulagement, elle va et vient dans le couloir, nouant et dénouant son pagne sale. Elle n'avait aucun sous-vêtement sur elle et lorsqu'elle s'est appuyée, fatiguée et gémissant, contre le mur, le sang coulait le long de ses jambes vers le sol. Personne ne lui a offert de l'aide ni adressé un mot gentil. Personne n'a essuyé le sang. La scène est une illustration de combien la maternité peut être périlleuse dans cette nation d'Afrique australe – et les difficultés que l'Angola aura à réaliser le cinquième Objectif du millénaire pour le développement (OMD) qu'est la réduction de la mortalité maternelle, de trois quarts, d'ici à 2015. Le Fonds des Nations Unies pour l'enfance estime que pour 1.000 naissances vivantes en Angola, 17 femmes meurent des suites d'un accouchement. Une femme angolaise sur sept court le risque de décéder lors de l'accouchement, ce qui est supérieur au taux de 1 sur 16 de l'Afrique subsaharienne — et beaucoup, beaucoup plus élevé que le 1 pour 2.000 et le 1 pour 3.000 de l'Europe et des Etats-Unis. Pour une large part, ces chiffres sont les résultats de la guerre civile angolaise de 27 ans, entre le gouvernement et l'Union pour l'indépendance totale de l'Angola (União Nacional para a Independência Total de Angola — UNITA).
Même si le pays est maintenant dans sa quatrième année de paix, il y a toujours un manque général d'infrastructures sanitaires de base. Les routes sont impraticables en raison des nids-de-poule et les mines terrestres font que les rares services qui existent sont inaccessibles à un grand nombre dans les zones reculées. Les femmes enceintes n'ont souvent pas accès aux soins prénatals qui incluent les conseils sur le SIDA, la nutrition, l'hygiène et la prévention du paludisme — une maladie qui conduit à l'anémie chez les femmes enceintes, et est le principal responsable aussi bien de la mortalité maternelle qu'infantile. Elles continuent également avec les pratiques établies, mais parfois dangereuses consistant à continuer leur commerce au marché ou à travailler dans les champs jusqu'à l'accouchement. Lorsque les femmes enceintes sentent que quelque chose cloche, elles se dépêchent pour se rendre dans un centre de santé — et arrivent souvent trop tard. "Il y a un manque d'infrastructures, mais les femmes également se présentent à l'hôpital à un stade vraiment avancé", affirme Maryse Ducloux, coordonnatrice médicale adjointe auprès de la branche belge de Médecins sans frontière, un groupe d'aide international. Par ailleurs, plusieurs naissance ont lieu en l'absence de personnel médical, ce qui signifie que des complications qui auraient pu ne pas être fatales conduisent souvent à la mort. "Ils ont une grande foi en la médecine traditionnelle et l'habitude d'accoucher à domicile, toute seule ou avec des membres de la famille — mères, sœurs, cousines — pour aider. Ces croyances sont difficiles à combattre", note Ducloux. "Lorsque les femmes arrivent finalement à l'hôpital, la dure réalité est qu'il n'y a souvent rien que nous puissions faire pour elles. Elles viennent juste pour mourir". Ensuite, il y a la question sensible de l'avortement, illégal en Angola, excepté les cas où il est nécessaire pour sauver la vie d'une femme. "Il n'y aucune structure pour l'avortement, mais cela n'empêche pas certaines femmes d'essayer à la maison en utilisant la médecine traditionnelle. Elles arrivent souvent dans nos hôpitaux dans un état terrible", poursuit Ducloux. Des taux élevés de fertilité et une activité sexuelle précoce font accroître la menace de complications, d'infection et de décès durant l'accouchement. Le gouvernement prétend être préoccupé par la santé des mères et veut réduire le nombre de décès en couches, d'un tiers, d'ici à 2008 — quelque chose qui marquerait également un énorme progrès par rapport au cinquième OMD. (En tout, huit OMD ont été adoptés par des dirigeants de la planète au Sommet du millénaire pour le développement à New York il y a six ans — ceci pour s'attaquer à plusieurs des obstacles au développement, comme la mortalité infantile et maternelle, la dégradation de l'environnement et les règles inéquitables du commerce mondial). Mais l'Angola est confronté à une liste interminable de besoins tous pressants, mais la santé des jeunes mères étant perçue comme un secteur générant peu de revenus au sein des donateurs contrairement à la lutte contre la mortalité infantile, il est à craindre que peu soit fait pour prendre en charge les besoins des femmes enceintes. Un tel développement serait particulièrement mauvais dans un pays où plusieurs femmes n'ont pas accès à l'éducation, et ont peu de perspectives d'avenir à part la maternité. Les femmes angolaises font sept enfants en moyenne. Elles commencent par avoir des bébés à un âge précoce, avec quelque 70 pour cent donnant naissance à leur premier enfant lorsqu'elles sont encore adolescentes. L'information sur la planification familiale est rare, et alors que des médecins exerçant dans le domaine disent que les femmes désirent essayer la contraception et l'espacement des naissances, les maris et les partenaires de ces femmes voient cela souvent comme un affront à leur virilité. A la Maternidade Lucrecia Paim, Teresa Miguel* est confrontée aux conséquences du sous investissement dans la santé des mères. Sa famille vit à Viana, un bidonville pauvre juste à quelques kilomètres du centre de Luanda ; mais sa fille cadette, enceinte de son deuxième enfant, à 21 ans seulement, est arrivée à l'hôpital trop tard — et son bébé – une fille – est un mort-né. Des larmes ruisselaient sur ses joues. Miguel tenait sa tête entre ses mains et priait à haute voix pour Lucia, qui était toujours au service des urgences, et faisait encore une hémorragie. Les infirmières l'ont envoyée acheter des médicaments pour Lucia, mais bouleversée qu'elle était, elle ne savait vraiment pas quoi acheter ni où aller. Après cinq minutes, elle était revenue au service des urgences, les mains vides, et en proie à la panique. Une jeune fille d'environ 16 ans la regarde, avec anxiété, passant la main sur son gros ventre ballonné. "Si vous n'avez pas l'argent pour acheter les médicaments et le matériel de toilettes, alors vous ne recevez pas de traitement", explique-t-elle, tenant jalousement un billet de 200 kwanza (environ 2,2 dollars) dans sa main. Aussi triste que cela paraisse, elle, Lucia et même la femme qui saigne et traîne dans le couloir de l'hôpital peuvent se considérer comme chanceuses.
Elles vivent au moins non loin de la capitale et ont quelque peu accès aux soins prénatals et post-natals de base. La plupart des femmes du vaste arrière-pays angolais doivent souvent se débrouiller toutes seules. * Pas de son vrai nom

