JOHANNESBURG, 24 fév (IPS) – En tant que chargée des relations communautaires du Forum pour l'émancipation des femmes, une organisation non gouvernementale basée à Johannesburg, Zanele Muholi est trop habituée au préjugé qui existe contre les lesbiennes en Afrique du Sud.
Ces dernières années, affirme Muholi, elle a parlé "à plus de 50 victimes de viol et de discours de haine", et a enregistré cinq cas majeurs de violence à l'encontre des lesbiennes.
Le dernier incident s'est produit au Cap au début de ce mois. Il impliquait une femme âgée de 19 ans, Zoliswa Nkonyana, qui a été poignardée et lynchée à mort par une foule de jeunes gens dans une zone résidentielle essentiellement noire de la ville côtière, Khayelitsha. Ce n'était pas la première fois qu'une femme lesbienne était attaquée dans la zone. En 2003, une autre femme a été sérieusement blessée au même endroit, note Muholi.
A Soweto, la plus grande zone d'habitation noire, créée à Johannesburg sous l'apartheid, les comportements vis-à-vis des lesbiennes sont tout aussi hostiles.
"C'est effroyable. Chaque fois que les gens voient des lesbiennes se tenant par la main ou s'embrassant dans la rue, ils réagissent en déversant un torrent d'injures qui équivaut à un discours de haine. Certains d'entre eux vont jusqu'à vouloir vous porter physiquement des coups", a déclaré à IPS, une femme qui vit à Soweto, dans un entretien téléphonique depuis les environs.
Elle a refusé de révéler son identité par crainte d'être attaquée. "Nous vivons dans la peur. Tout peut nous arriver, à tout moment", a souligné la femme.
Muholi croit que "l'ignorance, l'arrogance et le manque de respect" sont au cœur du préjugé contre les femmes lesbiennes. Les choses sont aggravées, ajoute-t-elle, par une culture d'impunité : "Ils (les agresseurs) savent qu'ils ne seront pas inquiétés pour cela (la violence contre les lesbiennes)".
Le viol est perçu comme un acte qui peut modifier l'orientation sexuelle des femmes lesbiennes. Cependant, à part le fait que cela les marque sur le plan psychologique, l'agression sexuelle peut également signifier une condamnation à mort : "Certaines finissent par attraper des maladies sexuellement transmissibles comme le SIDA ou tombent enceintes", affirme Muholi. Selon le programme conjoint des Nations Unies sur le VIH/SIDA, environ un adulte sur cinq en Afrique du Sud a contracté le VIH.
Mais pendant que les lesbiennes sont confrontées au préjugé dans les rues de Khayelitsha, Soweto et ailleurs, leurs droits sont en train d'être enracinés dans le système juridique en Afrique du Sud.
L'année dernière, la Cour constitutionnelle a statué en faveur du mariage entre personnes du même sexe dans le pays. Les députés ont jusqu'à la fin de cette année pour amender la loi en conséquence.
En 2002, le tribunal a décidé que les couples gays avaient le droit d'adopter des enfants, faisant, dit-on, de l'Afrique du Sud, le premier Etat africain à légaliser de telles adoptions. La constitution sud-africaine proscrit la discrimination sur la base de l'orientation sexuelle.
La décision de la Cour constitutionnelle de 2005 a été condamnée sans ambages par des groupes religieux. "La légalisation de mariages de personnes du même sexe aura un effet moralement nuisible sur l'institution de la famille, traditionnellement définie comme une union permanente entre mari et femme", a indiqué l'église catholique dans un communiqué rendu public, le 7 décembre 2005.
Njongonkulu Ndungane, l'archevêque anglican du Cap, a exprimé des sentiments similaires. "Nous ne percevons pas le partenariat entre deux personnes du même sexe comme un mariage aux yeux de Dieu", a-t-il souligné.
Toutefois, Ndungane a reconnu que bon nombre pourraient ne pas être d'accord avec le point de vue de l'église anglicane sur cette question.
"Nous reconnaissons que nous vivons dans un pays où il existe plusieurs croyances, cultures et pratiques", a-t-il noté. "Il serait arrogant et présomptueux pour nous d'essayer d'imposer nos valeurs et points de vue à des gens qui ne pensent pas comme nous". Ailleurs dans la région d'Afrique australe, les gays et les lesbiennes sont également confrontés au préjugé — comme en témoignent les propos du président Robert Mugabe, il y a plusieurs années, selon lesquels ils étaient "pires que des chiens et des cochons".
Canaan Banana, le premier président du Zimbabwe de l'après-indépendance, a été reconnu coupable de sodomie en 1998, et a été emprisonné pendant un an.
Les auditions au tribunal ont révélé qu'il avait abusé d'autres hommes lorsqu'il était en fonction.
L'ancien président namibien Sam Nujoma s'est également prononcé contre l'homosexualité.
De retour au Forum pour l'émancipation des femmes, Muholi exprime l'espoir que — cette fois-ci — les meurtriers de Nkonyana seront traduits en justice.
"J'espère que ces gars seront arrêtés et jugés. Je suis désolée pour l'amie de Nkonyana qui a fui durant l'agression. Elle a besoin de conseils pour le traumatisme", ajoute-t-elle.

